
Une ombre plane sur «l’affaire Thélyson Orélien», cet auteur accusé d’avoir écrit 100% de son roman «C’était ça ou mourir» avec l’intelligence artificielle : celle de Vincent Bolloré, milliardaire d’extrême droite et principal actionnaire de Hachette, un des cinq plus grands groupes d’édition au monde. À peu près personne n’a souligné qu’avant d’être partie prenante de l’affaire Orélien en France, Hachette s’est trouvé impliqué dans une première controverse autour de l’utilisation de l’intelligence artificielle, soit dans «l’affaire Shy Girl» aux États-Unis. Voici la chronologie:
Fin automne 2025 ou hiver 2026. Les éditions Grasset, qui font partie du groupe Hachette, acquièrent les droits du roman «C’était ça ou mourir» auprès des éditions du Boréal pour la publication en France.
23 janvier 2026. Max Spero, co-fondateur de Pangram, affirme sur X que la présence de l’IA a été détectée par son logiciel dans 78,3% du roman «Shy Girl» de Mia Ballard, publié par une filiale de Hachette au Royaume-Uni. Le «post» de Spero sur X passe à peu près inaperçu. Hachette continue de projeter la publication du «Shy Girl» aux États-Unis.
Début février. Asia Laird, chargée de clientèle chez Pangram, alerte Thaddeus McElroy, auteur du livre «The AI Revolution in Book Publishing». McElroy, qui connaît bien Max Spero, alerte à son tour le New York Times.
19 mars. Le New York Times publie un article indiquant que, selon Pangram, le roman «Shy Girl» a été publié avec l’aide de l’IA. Le groupe Hachette annule la publication du roman aux États-Unis et le retire d’Amazon et de son propre site web. Le cas de «Shy Girl» n’est pas le seul roman qui a été visé par les allégations d’IA aux États-Unis, mais c’est un des plus médiatisés. Cependant, le bruit autour de cette affaire n’atteint pas la France, ou très peu. Le logiciel Pangram y reste alors largement méconnu… sauf, bien entendu, chez Hachette.
14 avril. Olivier Nora, pdg des éditions Grasset, qui avait acquis avec enthousiasme les droits de «C’était ça ou mourir», est révoqué par Vincent Bolloré, le big boss de Hachette. Selon Libération, Bolloré aurait affirmé aux employés de Grasset : «J’en peux plus de ce con, virez-le moi» en visant Olivier Nora. Le congédiement sera effectif un peu plus tard. Le conflit est acerbe entre Bolloré et ses collaborateurs, d’un côté, et Nora et les auteurs de Grasset, de l’autre côté. Furieux contre Bolloré, une centaine d’auteurs, dont Dany Laferrière, Québécois né en Haïti comme Thélyson Orélien et membre de l’Académie française, annoncent leur départ de Grasset.
19 août. Grasset (filiale de Hachette, je le souligne à nouveau) publie «C’était ça ou mourir» en France, tel que prévu dans l’entente conclue avec Boréal et Orélien.
21 septembre. Le livre, en nomination pour plusieurs prix prestigieux, gagne le prix du roman Fnac. Le jour même, un compte X anonyme de 92 personnes accuse Orélien d’avoir employé l’IA pour écrire son roman. Le compte base son accusation sur la détection de l’IA par le logiciel Pangram. Une première dans la francophonie. Le post est vu des millions de fois sur X.
24 septembre. Le Figaro révèle que la personne derrière le compte X anonyme est Samuel Fitoussi, chroniqueur de droite dans le même quotidien… mais aussi ex-chroniqueur chez Europe 1 et habitué des plateaux de CNews, deux médias du groupe Bolloré.
Le média d’extrême droite Valeurs actuelles se déchaine, attaquant Orélien jour après jour. Pendant ce temps, «la bollosphère [les médias appartenant à Bolloré] a été étrangement peu intéressée par cette polémique qui avait pourtant tout pour lui plaire», s’étonne la journaliste Pauline Bock dans le média «Arrêt sur images».
Je m’étonne aussi. Certains silences (même temporaires, dans ce cas-ci) sont parfois plus éloquents que le tapage. Je ne peux m’empêcher de trouver que la fumée au bout du revolver qui a abattu Thélyson Orélien a une drôle d’odeur.
Après l’affaire «Shy Girl», Vincent Bolloré, ou les membres et proches collaborateurs de son écurie, étaient parmi les rares Français du monde de l’édition à avoir une connaissance intime de l’usage qui pouvait être fait du logiciel Pangram : eux-mêmes venaient d’en faire les frais. Ensuite, sachant comment il peut être redoutable, pourquoi ne pas utiliser soi-même ce nouveau joujou pour embêter à la fois un «con» (Olivier Nora, l’ancien PDG de Grasset qui résistait aux diktats de Bolloré) et les «wokes» (qui s’opposent à l’extrême droite anti-immigrants chère à Bolloré)?
Chose certaine, si ce sont eux – Bolloré ou ses collaborateurs – qui ont fait miroiter le joujou Pangram à un membre du groupe anonyme sur X qui a révélé l’affaire, ils ne risquaient pas de recevoir une balle dans le pied : la polémique autour du recours à l’intelligence artificielle n’empêche pas les éditions Grasset de continuer de vendre «C’était ça ou mourir» et sa maison mère Hachette de s’enrichir grâce à ces bonnes ventes. C’est bonbon partout : on fait une jambette à ses adversaires tout en continuant à empocher des bidous.
Bien sûr, tout ça n’est que supposition et suspicion. Des gens qui n’ont rien à voir avec Bolloré ont pu alerter le chroniqueur Samuel Fitoussi ou les camarades de son groupe restés dans l’anonymat. Ceux-là ont pu penser par eux-mêmes à filtrer «C’était ça ou mourir» dans le tamis de Pangram. Mais j’ai beau me raisonner, ça me gratte. Mon vieux nez de journaliste d’enquête (à La Presse) et d’enquêteur (à la Commission Charbonneau) habitué à frémir au-dessus des tas de bouette malodorants me chatouille.
Le 3 avril, James Tarento, le responsable des pages op-ed dans le Wall Street Journal, un quotidien généralement peu critique envers l’IA, a noté que le logiciel Pangram n’est pas suffisamment fiable pour porter des accusations d’utilisation d’intelligence artificielle. Selon Tarento, il existe une forte possibilité que Mia Ballard, l’auteure de «Shy Girl», ait été victime d’un complot («there is a strong possibility Mia Ballard was railroaded»). Eh bien, ma foi du Bon Dieu, si le très conservateur WSJ ose flairer un complot dans l’affaire «Shy Girl»…
André Noël
