Par Amadou Lamine Sall – Lauréat des grands prix de l’Académie française 

Merci Goulyzia pour cet article éclairant publié sur votre page Facebook et qui touche des doigts et des jambes la littérature africaine. Si, déjà, cette littérature n’existe pas dans les programmes scolaires africains, comment voulez-vous qu’elle prospère ? L’école est le commencement de tout.


Qui lit en Afrique le français, l’anglais, même dans les langues africaines ? Le taux d’analphabétisme est tel, le chômage est tel, les malheurs et le mal-vivre sont tels, les politiques d’éducation sont telles, que c’est le gouffre qui s’installe ! Avec de hauts fonctionnaires, des députés et encore puisqu’ils ne sont pas tous scolarisés, des ministres, des Chefs d’État, et c’est le pire, qui n’ont jamais lu un livre et s’ils en ont lu, ils ne se souviennent plus lequel, que pouvez-vous faire, que pouvez-vous attendre d’un pays qui aspire à se développer ? Comment se développer dans une nuit noire ?


De braves ministres de la Culture, rares et pas toujours, se retrouvent dans un département sans budget conséquent et sans vision, loin du livre, ne lisant que les convocations des conseils des ministres, que pouvez-vous attendre d’eux ? La culture, ce n’est pas que l’argent, des budgets ! La culture, c’est d’abord l’être ! Voilà l’environnement désastreux des écrivains africains et le vide caverneux des politiques culturelles africaines !


Que nous reste-t-il à dire, à écrire depuis nos indépendances ? Tout a été dit, écrit, dénoncé ! Et cela continue et on répète, répète les mêmes attentes ! Le temps est à l’action !


Je m’éloigne de votre magnifique article où tout est dit. Mais il est peut-être temps de laisser tranquille l’Occident. Il a accompli sa mission de promotion littéraire et scientifique de fort belle manière chez elle et par le monde. La Culture littéraire y est debout, forte, vivante. Les bibliothèques y font bien que mal fortune comme les librairies. Les chaînes foisonnent de culture et d’art. 

Les écrivains existent, écrivent. Ils sont vivants et pas morts comme en Afrique. Les prix existent. De solides foires du livre courues existent. Les jurys comme partout, certes pas toujours propres, hélas. En effet les puissantes maisons d’édition française s’entre bouffent et parasitent les jurys des grands prix français du livre. Le Prix Nobel, le premier, a été rattrapé par la corruption. C’est connu. Cela a été relaté et écrit. Mais les écrivains sont là et bien motivés. Ils savent qu’ils ont des chances. Ils savent qu’ils seront lus. Pas en Afrique. Avant de lire, il faut manger, se loger, se former.


Les écrivains africains ont appris à plier cartable et ordinateur usé pour aller s’installer à Paris ou Londres ou Bruxelles. Là, ils savent qu’ils peuvent se faire un nom un jour. On peut citer des noms à foison. La seule chose que je leur ai souvent reproché et que j’avais reproché un jour, des années et des années avant, jeune déjà en compagnie de la romancière Mariama Ba à Francfort pour prendre son prix Noma, à Sembene Ousmane et Mongo Beti. Du haut de la tribune, en Allemagne, les deux « géantaux » avaient vertement attaqué les régimes politiques de chez eux. Monté à la tribune, je leur avais rétorqué qu’il était aisé, devant un bon café crème, depuis Paris ou Bruxelles, de descendre en flamme l’Afrique, leur terre native natale, même s’ils n’avaient pas tort. Mais que font-ils et qu’ont-ils fait pour leur pays ? Sembene aura plus répondu à mon interrogation par son œuvre cinématographique surtout que Beti ! Mais ils furent de sacrés écrivains marquants !


Partis d’Afrique incognitos, depuis Paris, les écrivains africains, pas tous, reviennent chez eux par la presse, les grandes émissions littéraires, les prix internationaux gagnés. Malins comme mille singes, certains trouvent toujours à vous convaincre qu’ils ont fait le bon choix mais qu’ils restent plus que jamais Africains et … métis culturellement pour avoir rencontré cette femme si belle : la langue française. Je leur donne raison ! Le monde appartient à tous ! Juste travailler, créer, innover, marquer son époque, mériter de la terre des hommes !


Quand je suis rentré de France au Sénégal, alors que j’y étais aux côtés de Senghor, j’ai rejoint plus tard le cabinet du brillant ministre de la Culture feu Moustapha Ka. Cultivé jusqu’à la moelle et très, très belle plume. Je lui proposais alors deux projets majeurs : la création d’une Biennale internationale des lettres et des arts et la mise en place d’un Grand Prix des lettres et des arts. Le Président Abdou Diouf par une lettre signée du ministre d’État Jean Colin, donna le feu vert.


La 1ère Biennale des lettres eu lieu en 1990. Senghor que j’avais fait venir était dans la salle du théâtre Sorano. Ahmadou Kourouma, Henri Lopez, Wole Soyinka, Maurice Druon Secrétaire perpétuel de l’Académie française étaient présents parmi d’autres sommités, répondant ainsi à notre invitation à Dakar. La 2ème édition consacrée aux arts eut lieu en 1992. Un succès retentissant.

« Le Grand Prix des lettres et des arts » proposé, portera finalement le nom de « Grand Prix du président de la République » comme le souhaitait Jean Colin. Pour ma part, j’avais proposé au lumineux ministre de la Culture Moustafa Ka, l’appellation suivante : « Grand Prix de la République pour les lettres et les arts. » La décision politique prit le pas. Le Prix prospéra. Il s’est arrêté et presque rangé aux oubliettes alors qu’il avait fait une entrée fracassante sur la scène littéraire nationale, africaine et internationale malgré quelques grincements de dents, dont les miennes. J’avais surtout souhaité que le misérable montant qui lui était attribué s’aligne à la hauteur d’un Chef d’État dont il portait le nom. Cinquante millions de FCFA, soit près 77 mille euros, avais-je proposé, devait être au moins attribué à son lauréat. Un jury intraitable devait également être bien choisi. Cela m’a valu le fouet !


Voilà l’Afrique et le sort pitoyable réservé à la littérature et à la Culture. Le Sénégal mon beau si beau pays, fait semblant de rester à l’étage où Senghor avait placé la culture, au sens large. La vérité est qu’il n’y a même plus ni immeuble, ni étage. Il n’y a que nous face à nous et face à nous : un cruel désert ! Pourtant ce pays regorge de plumes vaillantes, de pinceaux vaillants, de marteaux vaillants, de photographes vaillants. Il faut un sursaut. 


Les présidents de la République d’Afrique devraient faire et vite de la culture, le domaine réservé du Chef de l’État afin que la culture ait toute sa place et des budgets conséquents ! Comme les fonds politiques !


Je voudrais, pour conclure, saluer, en hommage, la figure du Colonel Kkadafi. Sous le Président Abdoulaye Wade et sous l’initiative personnelle de son incomparable ministre des Affaires Étrangères Cheikh Tidiane GADIO, j’ai fait partie de la délégation du Chef de l’État pour un sommet de l’Union Africaine.


Gadio, brillant, ouvert, audacieux, me présenta à Khadafi.  Je lui offris un exemplaire dédicacé de mon livre-poème sur le prophète de l’Islam. Il m’invita à venir en Lybie lui rendre visite. Le légendaire Colonel me parla en ces termes : « Je veux créer en Afrique, avec l’équivalent du Prix Nobel de littérature, un Grand Prix littéraire africain. L’Union Africaine l’abritera. Je donnerai un montant équivalent à 5 fois celui du Prix Nobel de littérature. » Cela m’avait touché comme poète et écrivain. Je lui avais alors dit ceci : « Merci, merci. Mais ouvrons ce Grand Prix africain au monde. Que de grands écrivains français, asiatiques, américains, arabes, espagnols et tous, puissent avoir la même chance que les écrivains africains. Ce sera seulement là que votre PRIX, celui de l’AFRIQUE, prendra toute sa dimension. »


Merci encore pour votre article Goulyzia ! 

07 août 2026.