
Je suis Haïtien et je viens de la Grand-Anse. Le trajet menant à Jérémie est mon itinéraire pour se rendre à Dame-Marie, ma commune natale. Ce que Thélyson Orélien décrit dans ce roman est notre quotidien. Personne ne peut m’empêcher de croire que l’extrait ci-dessous est de lui. Seul un Haïtien qui connaît la réalité de chez nous peut écrire un tel extrait. Voici un extrait du livre de Thélyson Orélien, prétendument écrit par l’IA :
« Le bus était plein.
Trente-deux personnes tassées comme des sardines croyantes : des femmes avec leurs ballots, des enfants assis sur des genoux trop maigres, un vieux qui portait une cage à coqs, un garçon sourd qui jouait avec un couteau en plastique. Moi, je me suis assis tout au fond, contre la vitre, à côté d’un prêcheur de fortune qui lisait des versets comme on mâche des cacahuètes. Il m’a regardé et m’a dit : « Frè, ou gen kwa jezi a nan kè w ? » (Frère, as-tu la croix de Jésus dans ton cœur ?) J’ai dit oui, parce qu’en Haïti, il faut toujours dire oui à Jésus, même si tu ne crois qu’à la loterie.
La route de Jérémie n’est pas une route. C’est une épreuve. Elle serpente à la manière d’une vipère énervée, grimpe et redescend tel un député en campagne électorale. Le chauffeur s’appelait Louima, un type sans cou qui conduisait en klaxonnant frénétiquement chaque fois qu’il croisait un virage – c’est-à-dire toutes les douze secondes. Moi, j’avais la nausée, la foi vacillante, et la désagréable sensation que mon slip me remontait trop haut dans l’âme.
Pendant trois heures, tout a presque bien été. Les gens priaient, dormaient, partageaient des bananes plantains, et le bus avançait lentement, avec des hoquets de moteur et des soupirs de pneus. À midi, on s’est arrêtés pour uriner derrière des arbres – ç’a été le moment le plus démocratique de la journée. Tout le monde pissait ensemble, les riches, les pauvres, les saints, les païens, les constipés. Puis on est remontés à bord et la mort nous a suivis.
Elle est d’abord apparue sous la forme de deux motos qui nous ont doublés à toute vitesse, puis d’un pick-up garé en travers de la route. Trois hommes en sont descendus. Armés jusqu’aux dents. Pas des policiers, ni des militaires. Jeans troués, t-shirts sales, regards de chiens blessés. Des hommes à qui on avait volé la jeunesse et qui maintenant voulaient se faire rembourser avec du sang.
Le bus a freiné. Le vieux, avec ses coqs, a crié « Mon Dieu ! » et le prêcheur, à côté de moi, a commencé à prier à voix haute, comme si le ciel avait des micros. Une femme s’est mise à vomir. Les enfants pleuraient. Le chauffeur transpirait. Et moi, je sentais mon cœur battre jusque dans mes orteils.
Un des hommes est monté à bord. Il a regardé tout le monde sans dire un mot. Puis il a hurlé :
TOUS LES HOMMES, DESCENDEZ ! LES HOMMES SEULEMENT !
Sa voix ne laissait pas de place à l’interprétation. C’était la voix de ceux qui tirent avant de réfléchir. Alors j’ai obéi.
On a été neuf à descendre. Neuf types aux visages différents mais avec le même regard, le regard de ceux qui sentent qu’ils pourraient être rayés du monde dans cinq minutes. On s’est alignés sur le bas-côté. Un autre type armé nous a inspectés comme du bétail. Il a demandé à voir nos papiers. Aucun de nous n’en avait. À quoi bon avoir une carte d’identité dans un pays qui n’en est plus
Le chef – il se faisait appeler Boss Matyas – est descendu du pick-up. Il était jeune, trop jeune pour être aussi puissant. Il portait un t-shirt de Messi, un pantalon noir et un fusil plus grand que lui. Il a regardé chacun d’entre nous. Il a dit :
— Voilà ce qu’on va faire. Il me faut deux soldats. Les autres, je n’en ai pas besoin. Alors faites-moi rire. Si tu me fais rire, tu vis. Si tu ne me fais pas rire…
Il a levé son arme
— Alors tu seras drôle pour les corbeaux.
On s’est regardés. Personne ne riait. Il a désigné le premier gars, un maçon de Delmas. Le type a tenté une blague. C’était nul. Personne n’a ri. Bang. Il est tombé. Sa tête a explosé comme une calebasse trop mûre. Un silence épais s’est installé, le genre de silence qui colle aux dents. Puis il a pointé le deuxième gars, un étudiant de Jacmel, qui a chanté l’hymne national en changeant les paroles. C’était absurde. Boss Matyas a ri. Il l’a gardé. Troisième gars. Trop nerveux. Il s’est pissé dessus. Matyas a ri. Il l’a gardé aussi. Le quatrième, le cinquième, le sixième ont eu la vie sauve. Puis est venu le septième. Il n’a rien trouvé à offrir. Pas un mot. Pas un souffle. Le vide. Et le coup est parti. Le huitième. Même désert. Même mutisme. Même fin, sèche et immédiate.
Puis ç’a été mon tour. Je n’avais rien. Ni blague, ni chanson, ni pipi. Juste la peur et un cerveau à moitié vide. Alors j’ai fait ce que ma grand-mère m’avait appris : j’ai récité le psaume 23 à l’envers. Pas parce que je suis un sorcier, mais simplement parce que j’étais trop paniqué pour le réciter dans le bon sens. Ça donnait : « Je marche sans guide dans la vallée de l’ombre de moi-même. Je crains le mal, car ta présence s’est tue. Ta houlette est tombée, ton bâton s’est brisé. Et nul ne me rassure… » Comme ça. Les mots se bousculaient, je tremblais, je bredouillais, et lui, il riait. Il riait ! D’un rire de moteur qui cale. Il a dit :
— Toi, tu es fou. J’aime ça. Va-t’en
Je suis monté dans le bus, tremblant. J’ai croisé le regard du vieux aux coqs : il m’a tendu une bouteille d’eau. J’ai bu. L’eau était tiède, sale, mais elle avait le goût de la survie. Autour de moi, le prêcheur pleurait, une femme priait, un enfant dormait sur un sac de riz ; et le bus, lui, retenait son souffle, comme s’il attendait qu’on lui rende le droit de rouler. Le chauffeur est descendu, lentement. Il n’a pas parlé. Il a levé les mains, a ouvert ses paumes : l’argent froissé des recettes, chiffonné, humide de sueur ; le maigre trésor d’une journée à porter des vies. Il disait sans le dire :
« Voilà tout ce que j’ai. Voilà tout ce que je peux offrir.
Matyas l’a fixé de ce regard qui pèse une existence comme on soupèse une pierre. Il a fait un signe de la tête, a cueilli les billets d’un geste sec et a lâché, presque distraitement, en désignant le bus :
— Alé.
Le chauffeur est remonté. Il a tourné la clé. Les vivants ont repris leur place ; les morts, eux, sont restés au bord du chemin, avec le silence pour seul linceul. Le moteur a toussé, puis s’est soumis.
Le bus est reparti.
Personne ne parlait. Personne ne demandait ce qui s’était passé. C’est ça, Haïti : chaque jour est une nouvelle tragique qu’il vaut mieux ne pas confirmer. Le chauffeur n’a pas ralenti une seule fois. Il voulait fuir la mort comme on fuit une dette.
Par la fenêtre du bus, j’ai regardé le paysage. Les montagnes. Les arbres. Les maisons en tôle. Je me suis demandé : qu’est-ce qui fait qu’on reste dans un pays qui veut nous tuer à chaque virage ? Ce n’est pas l’amour. Ce n’est pas l’attachement. C’est juste qu’on ne sait pas où on pourrait aller. Jusqu’à ce que la mort monte dans notre bus et nous donne une claque. Une claque qui réveille, ou qui enterre.
C’est ce jour-là, après l’épreuve du bus, que j’ai commencé à me dire : « Peut-être que ce pays ne veut pas de moi. Peut-être que je dois partir. Vraiment partir. » Je n’aspirais pas à quelque chose de bien, juste à moins pire. Parce que vivre, c’est ça parfois : choisir le bourreau le moins cruel. Quand je suis arrivé à Jérémie, je savais déjà que je ne resterais pas. Il n’y avait pas de paix à cet endroit. Juste une autre forme de peur. Plus calme. Plus insidieuse. Moins armée, mais plus lourde. Et moi, j’étais déjà un fuyard professionnel.
J’ai patienté à Jérémie trois jours. Juste assez pour confirmer ce que je pressentais : la paix n’existe pas, ce n’est que la peur qui change de vêtements. Là, elle portait un pantalon froissé, un air de province résigné, des silences trop longs. On disait que les gangs ne régnaient pas à Jérémie, mais en vérité ils étaient juste au repos. Comme des fauves repus qui attendent la prochaine proie.
J’ai dormi chez une cousine éloignée de ma mère, une femme nommée Rosélène qui tenait une petite boutique de rien du tout : trois boîtes de conserve, deux savons, un paquet de biscuits et une radio toujours branchée sur une station qui parlait fort plus qu’elle ne disait la vérité. Elle m’a offert un coin de matelas et un verre d’eau tiède, et m’a posé une question qui me hante encore :
— Jonas, ou panse ou ka kouri pou tout vi w konsa ? (Jonas, crois-tu que tu pourras passer ta vie à fuir ?)
Elle avait raison. Je ne pouvais pas fuir toute ma vie. Mais je ne pouvais pas rester non plus. Ce pays m’avait regardé dans les yeux et m’avait dit : « Va-t’en. Je n’ai rien pour toi. »
Le troisième jour, en allant acheter un pain au beurre pour Rosélène, j’ai vu un enfant mort dans le caniveau. Il avait l’air de dormir, sauf que ses yeux étaient ouverts sur rien. Personne ne s’arrêtait. Pas même les chiens. L’enfant portait un short rouge. Il avait peut-être sept ans. Moi, j’en avais vingt-neuf, mais à ce moment-là je me suis senti plus fragile que lui. Lui, au moins, ne risquait plus rien. Moi, j’étais encore debout, donc encore coupable. »
Par Claude Charles.
