L’écrivain canado-haïtien Thélyson Orélien, révélation de cette rentrée littéraire et pressenti pour le Goncourt, a dû sortir de son silence après avoir été accusé, lundi, d’avoir fait rédiger son roman C’était ça ou mourir par une intelligence artificielle. L’accusation émane d’un compte X jusque-là confidentiel, qui a affirmé que le roman avait été « presque intégralement » écrit par intelligence artificielle, en s’appuyant sur le logiciel de détection Pangram.

Dans un communiqué transmis par Grasset, l’auteur répond avec une clarté et une dignité qui désarment la polémique. Il retrace sa genèse d’écriture, commencée en 2017 et achevée deux ans plus tard, et revendique l’héritage d’une tradition littéraire haïtienne et caribéenne où le rythme, la répétition et l’image portent une parole vivante. Il refuse qu’on transforme ces choix stylistiques en pièces à conviction, estimant que réduire ses procédés d’écriture à des indices d’intelligence artificielle n’a rien à voir avec la critique littéraire. Il va plus loin, en évoquant la mémoire de Césaire et de Jacques Stephen Alexis,  des auteurs dont on pourrait, par le même raisonnement, suspecter la voix singulière. Sa phrase la plus lucide touche au cœur du problème : dans un monde où certains veulent toujours vérifier d’où l’on vient avant d’écouter ce que l’on dit, l’accueil du public le touche d’autant plus profondément.

Grasset a choisi de ne pas transiger. La maison assure s’élever fermement contre « une campagne de haine », et son éditrice a été jusqu’à évoquer une éventuelle jalousie derrière les accusations. Boréal, l’éditeur montréalais à l’origine de la publication, se montre plus prudent : il indique avoir pris connaissance des allégations sans les écarter d’emblée.

Sur le plan technique, l’affaire reste loin d’être tranchée. L’AFP a soumis les mêmes extraits à d’autres détecteurs et obtenu des résultats contradictoires : avec l’outil InVID-WeVerify, cocréé par l’agence elle-même, l’évaluation indique que ces passages ont été « très probablement écrits par un humain ». De quoi rappeler qu’aucun détecteur d’IA n’est infaillible, et que le champ reste hautement instable scientifiquement. La présidente du jury Femina, Brigitte Giraud, a d’ailleurs pris ses distances avec l’accusation, jugeant le roman remarquable tant que rien n’est rigoureusement démontré.

L’épisode illustre une tension nouvelle et brutale de la vie littéraire : l’excès de style, la singularité d’une voix, peuvent désormais être retournés contre leur auteur, transformés en soupçon plutôt qu’en signature. Votre remarque initiale touche juste, la médiocrité jalouse trouve dans l’IA un nouvel instrument d’accusation, plus difficile à réfuter qu’une simple critique de fond, puisqu’il s’attaque non plus à ce qui est écrit, mais à qui a le droit de si bien écrire.