Depuis lundi, l’écrivain canado-haïtien Thélyson Orélien, auteur du roman C’était ça ou mourir (Éditions du Boréal), se retrouve au centre d’une controverse après avoir été accusé par un compte sur X d’avoir eu recours à l’IA pour écrire son roman. L’accusation a été lancée par le compte Balance ton Claude, jusque-là confidentiel avec 92 abonnés, qui affirme que le roman a été « presque intégralement » écrit par une intelligence artificielle, en s’appuyant sur le logiciel de détection Pangram.

D’après ce compte, plusieurs extraits soumis à Pangram donnent presque toujours le même résultat : 100 % IA. Mais l’outil est loin de faire consensus : d’autres logiciels, dont InVID-WeVerify, estiment au contraire que les mêmes passages sont « très probablement » humains. Le compte accusateur a même fait analyser quatre textes de Thélyson Orélien écrits en 2014, antérieurs à toute IA générative grand public, une expérience censée écarter l’hypothèse du faux positif, mais qui interroge surtout la fiabilité de ces détecteurs sur l’écriture d’un auteur donné.

Face à la tempête, l’écrivain s’est défendu dans un entretien accordé à Libération et dans un communiqué des Éditions du Boréal, affirmant : « J’ai toujours aimé la création et l’écriture, je ne vois pas pourquoi je ferais appel à une machine ». Son éditeur est allé plus loin, dénonçant des accusations qui « blessent affreusement l’écrivain au parcours exceptionnel » et défendant un auteur venu à Paris présenter un travail « original, puissant ». Orélien lui-même dénonce par ailleurs de « nombreuses attaques racistes » liées à cette polémique. L’enjeu n’est pas anodin : ces allégations menacent la candidature du livre aux grands prix littéraires français, dont le Goncourt, où il figure parmi les favoris.

1968 : le précédent Ouologuem

Cette affaire, aussi inédite soit-elle dans sa mécanique technologique, s’inscrit dans une histoire plus ancienne : celle de la suspicion qui pèse sur les écrivains venus des marges de la francophonie dès qu’ils accèdent à la reconnaissance suprême des lettres françaises.

En 1968, le Malien Yambo Ouologuem devient le premier auteur africain à remporter le prix Renaudot, pour son roman Le Devoir de violence (Seuil), une fresque qui bouleverse les récits convenus sur la colonisation et l’esclavage en Afrique. Le succès est immédiat, mais de courte durée. Les critiques l’accusent bientôt d’avoir plagié des passages de Graham Greene et d’André Schwarz-Bart. Ouologuem se défend, mais en 1971 le Seuil finit par retirer l’ouvrage de la vente.

L’homme, lui, ne se relève jamais vraiment du scandale. Il se détourne de la presse occidentale et restera reclus pour le reste de sa vie, rentrant au Mali à la fin des années 1970 pour diriger un centre de jeunesse à Sévaré, où il mènera une vie retirée de marabout jusqu’à sa mort, le 14 octobre 2017, à 77 ans. Il n’écrira plus jamais d’œuvre majeure.

Le romancier sénégalais Mohamed Mbougar Sarr fera de cette trajectoire brisée la matière même de son roman La Plus Secrète Mémoire des hommes, consacré cent ans après le prix Goncourt de René Maran, construit tout entier autour de la fascinante et tragique trajectoire de Yambo Ouologuem, preuve que la blessure n’a jamais vraiment cicatrisé dans les lettres africaines et diasporiques.

Deux affaires, une même mécanique ?

Le parallèle a ses limites : Ouologuem faisait face à une accusation de plagiat textuel, vérifiable par comparaison de passages ; Orélien fait face à une accusation d’un autre ordre, fondée sur un logiciel de détection dont la fiabilité elle-même divise les experts. Le doute ne porte plus sur ce qui a été copié, mais sur qui, ou quoi, a tenu la plume.

Mais la structure du scandale, elle, se répète avec une troublante régularité :

  • Un succès rapide et visible, qui place l’auteur en position de favori pour un grand prix ;
  • Une accusation lancée par un acteur marginal — un compte anonyme aujourd’hui, des critiques littéraires hier — qui gagne en autorité par la seule viralité de sa diffusion ;
  • Un outil de vérité présenté comme infaillible (le témoignage de pairs en 1968, un algorithme en 2026), alors même que sa fiabilité reste contestée ;
  • Une défense de l’auteur immédiatement fragilisée, quelle que soit sa sincérité, par le simple fait d’avoir à se justifier ;
  • Une carrière suspendue à la décision d’une académie, où la suspicion seule suffit souvent à écarter un texte de la course, indépendamment de tout verdict définitif.

Reste une question que les deux affaires posent, à quarante-huit ans d’écart : celle de savoir si le soupçon frappe avec la même intensité tous les auteurs, ou s’il trouve un terrain plus fertile chez ceux qui arrivent dans le champ littéraire français depuis ses marges, Haïti hier comme le Mali avant-hier. L’accusation elle-même reste à ce jour non tranchée, et Thélyson Orélien, comme Yambo Ouologuem en son temps, attend un verdict qui ne relève déjà plus tout à fait de la littérature.