
Dans son deuxième roman, Le sens de la fuite, Hajar Azell explore les dérives et vertiges de l’exil, les silences du journalisme, et les chemins intimes qui mènent à soi. À travers le regard d’Alice, jeune reporter confrontée à la révolution égyptienne, l’écrivaine franco-marocaine interroge l’engagement, la vérité et les identités multiples. Rencontre avec une voix singulière, portée par la littérature comme espace de doute, de lutte et de liberté.
Propos recueillis Babacar Korjo Ndiaye
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Votre premier roman, L’envers de l’été, explorait les souvenirs familiaux et la complexité des liens. Avec Le sens de la fuite, vous plongez dans le journalisme et l’exil. Qu’est-ce qui vous a inspirée pour ce deuxième roman ?
Ce qui m’a poussée à écrire, c’est d’abord l’envie de parler de la fuite comme d’un instinct vital. Qui, d’entre nous, n’a jamais rêvé de changer de vie, du jour au lendemain ? Mes personnages osent le faire. Ils fuient dans des sens différents, portés par un mouvement irrésistible vers quelque chose : une révolution, une ville, un amour… Dans ce roman, j’ai voulu montrer que la fuite peut être créatrice, que nos errances peuvent tracer un chemin dans le monde et vers soi.
Alice, l’héroïne de Le sens de la fuite, se confronte à des réalités difficiles dans plusieurs pays. Quelle part de votre propre vécu ou de vos recherches retrouve-t-on dans son parcours ?
Ce roman est une fiction totale. J’ai pris un plaisir immense à me mettre dans la peau d’une aspirante journaliste de guerre et à vivre la révolution égyptienne de 2011 avec son regard. Je me suis beaucoup documentée pour construire ce personnage. J’ai également rencontré des journalistes qui ont gentiment accepté de répondre à mes questions.
Quant à moi, j’avais dix-huit ans en 2011, j’étais jeune et je n’ai pas immédiatement saisi à quel point ce moment m’avait forgée. Ce roman était pour moi l’occasion d’y revenir par la fiction.
Vous êtes une écrivaine franco-marocaine qui navigue entre plusieurs cultures. Comment cette double appartenance influence-t-elle votre écriture et votre regard sur le monde ?
« J’écris en présence de toutes les langues du monde » disait le philosophe et écrivain martiniquais Édouard Glissant. C’est une phrase qui me touche en plein cœur. Lorsque j’écris, je suis d’abord avec mes personnages et je ne suis pas toujours consciente de toutes les identités, langues, ancêtres, blessures, joies, voix qui écrivent à travers moi. Mais elles sont là, je leur fais de la place. Ce multilinguisme est au cœur de mon écriture. Il passe par l’oralité, la place faite aux cultures populaires, aux autres langues que le français, aux personnages éclectiques, comme autant de portes ouvertes sur des vérités multiples…
Le journalisme et l’écriture romanesque sont deux formes de narration différentes. Comment avez-vous construit le personnage d’Alice pour refléter les dilemmes éthiques et personnels d’un reporter ?
À travers le portrait d’Alice, je sonde les sources intimes de cette quête à la fois essentielle et impossible d’être au plus près de ce qu’on raconte. Je pose également la question de l’engagement et de l’éthique journalistique : jusqu’où doit-on aller pour rapporter l’information ? Comment être attentif à son propre positionnement, à ses propres biais, lorsqu’on écrit ? Cette dernière question, je me la pose aussi en tant que romancière. J’aime faire du roman le terreau d’une déconstruction créatrice.
Par delà le mythe des journalistes de guerre, je cherchais également à humaniser Alice, à nous faire vivre sa quête de l’intérieur, avec son lot de contradictions, d’ambiguïtés et de vulnérabilités.
Comme Alice est un personnage qui doute — et j’aime les gens qui doutent, comme le dit la chanson — le roman fait ressortir d’autres voix, et notamment celles des journalistes locaux. En ce sens, l’autre héros de mon roman, c’est Bassem. C’est également pour cela que je le dédie à la mémoire de la journaliste Shireen Abu Akleh, symbole des crimes commis par l’armée israélienne à l’encontre des journalistes palestiniens encore aujourd’hui.
La littérature africaine connaît un essor important avec des voix de plus en plus diverses et puissantes. Quels auteurs africains vous inspirent, et comment percevez-vous l’évolution de cette littérature sur la scène internationale ?
Je suis très optimiste. Il y a aujourd’hui une variété d’auteurs, un kaléidoscope de sensibilités, beaucoup de femmes, des auteurs primés… Mais, comme le montre Mohamed Mbougar Sarr, dans La plus secrète mémoire des hommes, on doit se méfier des reconnaissances empoisonnées de certains centres qui ne nous voient que comme leur périphérie. J’espère que nous attacherons davantage d’autonomie, que nous créerons nos systèmes de reconnaissance et de promotion locaux. Nous sommes en bonne voie, il y a beaucoup d’initiatives à saluer : les ateliers de la pensée de Felwine Sarr, le FLAM de Marrakech…
Quant aux auteurs qui m’inspirent, je dirais Meriem Alaoui pour l’oralité de sa langue, Patrick Chamoiseau pour sa poésie exquise et Mohamed Mbougar Sarr, évidemment… il a plié le game. C’est un phare pour beaucoup de celles et ceux qui nourrissent le rêve d’écrire un jour un roman total.
Que souhaitez-vous que les lecteurs retiennent de Le sens de la fuite ? Y a-t-il un message particulier que vous voulez transmettre ?
J’espère que les lecteurs se réconcilieront avec leurs errances, elles me semblent être une étape nécessaire pour cheminer vers soi.
J’espère aussi qu’ils seront inspirés à soutenir des médias indépendants, éthiques et exigeants.
