Verdict sur le débat entre Annie Coly et Waly Ndour à propos d’« Une si longue lettre » de Mariama Bâ

Amadou Diallo

« Le passé est passé mais dans le présent il ne faut pas se passer du passé »

I. LE VERDICT

Depuis le 15 octobre, jour où a paru l’essai de Waly Ndour, Mariama Bâ, quel legs pour la postérité !?, la question court de Dakar à la diaspora : faut-il désacraliser Une si longue lettre, et jusqu’à la retirer des programmes ? Annie Coly lui a répondu le 24 octobre dans Sénégal Njaay. Il est temps de trancher, et je tranche sans détour : Annie Coly a raison. Une si longue lettre doit rester dans les programmes scolaires du Sénégal, et la critique de Waly Ndour, si légitime soit-elle comme exercice de l’esprit, ne justifie en rien qu’on l’en retire.

Qu’on ne se méprenne pas. Je ne conteste pas à Waly Ndour le droit de dire ce qu’il pense de Mariama Bâ. Un critique qui fouille un classique ne commet aucun sacrilège : il « ne profane pas une œuvre », a écrit Annie Coly, « il lui donne une seconde vie ». Ce que je conteste, c’est la conclusion vers laquelle il pousse : qu’il faille, au nom des valeurs africaines, retirer des mains de nos enfants le livre d’une Africaine.

II. UN ARGUMENT QUI SE RETOURNE CONTRE LUI-MÊME

Car voici le paradoxe. Selon le compte rendu qu’en a donné Sénégal Njaay, Waly Ndour se demande s’il ne faudrait pas remplacer Une si longue lettre par des textes plus proches des valeurs africaines, et proposer à la jeunesse les héroïnes de notre histoire pour modèles. J’en partage l’intention. Mais il se trompe de cible.

Mariama Bâ n’est pas une marchandise d’importation. Elle est née à Dakar, dans une famille lébou et musulmane. Elle a été formée à l’École normale de jeunes filles de Rufisque, elle a enseigné à des enfants sénégalais, elle a publié à Dakar, chez un éditeur africain, les Nouvelles Éditions Africaines, et c’est le prix Noma, créé pour distinguer les livres publiés en Afrique, qui l’a consacrée la première. Si ce livre-là n’est pas africain, lequel le sera ?

Retirer Mariama Bâ pour faire place à l’Afrique, c’est éteindre la lampe pour mieux voir. On ne défend pas nos valeurs en effaçant celles et ceux qui les ont écrites, interrogées, mises en débat. La tradition que Ramatoulaye respecte et les abus qu’elle refuse sont les nôtres ; le regard qu’elle porte sur eux est le nôtre aussi. Un peuple qui ne supporte pas le miroir que lui tendent ses propres écrivains finit toujours par emprunter celui des autres.

III. APPRENDRE À PÊCHER

Le proverbe que l’on prête aux Chinois le dit mieux que tous les discours : donne un poisson à un homme, il mangera un jour ; apprends-lui à pêcher, il mangera toute sa vie. Un pays qui n’enseigne que les livres des autres nourrit ses enfants au jour le jour, avec des poissons pris dans d’autres eaux, par d’autres mains, pour d’autres tables. Un pays qui enseigne ses propres écrivains apprend à ses enfants à pêcher : à lire leur société avec leurs propres yeux, à nommer leurs blessures avec leurs propres mots, à chercher leurs réponses dans leur propre histoire.

On ne bâtit pas sa maison avec les outils du voisin, qu’il peut reprendre quand bon lui semble. Ma génération le sait. Nous avons appris à lire dans des manuels conçus loin de nous, hérités d’une école coloniale qui voulait former des auxiliaires plutôt que des esprits libres, et qui nous parlait d’autres fleuves, d’autres rois et d’autres héros que les nôtres. Il nous a fallu des années pour désapprendre ce qu’on nous avait appris à admirer, et pour découvrir, souvent bien tard, ce qu’on nous avait caché.

Et qui nous l’a appris ? Nos écrivains et nos savants. Cheikh Anta Diop nous a rendu notre histoire. Amadou Hampâté Bâ nous a laissé cette formule, que l’on rattache à son intervention à l’UNESCO en 1960 : en Afrique, « quand un vieillard meurt, c’est une bibliothèque qui brûle ». Mariama Bâ a ouvert la porte de nos cours, de nos chambres et de nos cœurs, et nous a montré ce que nous refusions de voir. Ce ne sont pas les manuels de l’école coloniale qui nous ont dit, de l’intérieur, la condition de nos mères et de nos sœurs, la polygamie subie, le deuil confisqué, l’école conquise de haute lutte : c’est une institutrice de Dakar, en 1979, avec un cahier et une plume.

IV. L’EXEMPLE D’IDRISSA SOW GORKOODIO

Le chemin est tracé, et d’autres l’empruntent déjà. Idrissa Sow Gorkhodio, Docteur Honoris Causa, a vu son recueil de nouvelles Le Silence du Pilon, publié aux Éditions Aminata Sow Fall à Vélingara, recevoir le 19 septembre 2026 l’agrément de l’Inspection générale de l’éducation et de la formation, avec la note de 23 sur 30, de l’école primaire jusqu’au lycée. Un écrivain du Fouladou, une maison d’édition de Vélingara, des élèves sénégalais : voilà la chaîne entière, de la plume au cartable, sans détour par Paris. Voilà ce que c’est, apprendre à pêcher.

Cette réussite est une victoire pour tous ceux qui écrivent en Afrique. Mais il serait absurde de célébrer l’entrée d’un livre africain dans les programmes et d’applaudir, dans le même souffle, à la sortie d’un autre. Les programmes ne sont pas un fauteuil unique que nos écrivains devraient se disputer : c’est une maison à agrandir. Qu’on y fasse entrer, après Idrissa Sow Gorkhodio, d’autres plumes d’aujourd’hui, nos conteurs, nos poètes en langues nationales ; qu’on y fasse entrer les héroïnes que réclame Waly Ndour, Aline Sitoé Diatta, les femmes de Nder, la Linguère Ndatté Yalla. Mais qu’on n’en chasse pas Mariama Bâ pour leur faire de la place. On n’agrandit pas une maison en abattant ses murs porteurs.

V. ENCOURAGER NOS ÉCRIVAINS, OU LES CONDAMNER AU SILENCE

Il ne suffit pas de défendre les écrivains africains quand on les attaque ; il faut les encourager quand ils écrivent. Mariama Bâ elle-même n’a pas surgi du néant. Il lui a fallu une école, celle de Rufisque, pour former sa plume ; un éditeur de Dakar pour publier son manuscrit ; un prix créé pour l’édition africaine pour faire connaître son livre au monde. Retirez un seul de ces maillons, et Une si longue lettre serait peut-être restée un cahier au fond d’un tiroir.

Combien de cahiers dorment encore dans nos tiroirs ? Nos écrivains publient trop souvent à leurs frais, à petits tirages, sans diffuseur, dans bien des villes privées de librairie. Les encourager, ce n’est pas les applaudir de loin. C’est acheter leurs livres et les lire ; les inviter dans les classes ; les faire entrer dans les bibliothèques scolaires et municipales ; les traduire dans nos langues nationales ; les étudier à l’université ; les distinguer par des prix qui comptent ; et, quand un livre le mérite, l’inscrire aux programmes, comme l’Inspection générale vient de le faire pour Le Silence du Pilon.

Un écrivain qu’on n’encourage pas finit par se taire. Et un peuple dont les écrivains se taisent finit par parler avec la voix des autres.

VI. L’INTELLIGENCE ARTIFICIELLE, LA VÉRITÉ ET LA MANIÈRE DE LA DIRE

On me demandera ce que vient faire ici l’intelligence artificielle. Elle y a toute sa place, car elle change notre rapport à la vérité. Ce que nos aînés mettaient des années à rassembler, dans des archives lointaines et des bibliothèques fermées, elle permet aujourd’hui de le retrouver, de le recouper et de le vérifier en quelques minutes. Je l’éprouve moi-même dans mes recherches sur l’histoire africaine. Et c’est en vérifiant les dates qu’on peut répondre sur pièces à l’un des arguments rapportés de Waly Ndour : Senghor, dont il interroge le choix d’avoir fait entrer le roman dans les programmes dès les années 1980, a quitté le pouvoir le 31 décembre 1980 ; et la Maison d’éducation de Gorée, qu’il avait fondée en 1977, n’a pris le nom de Mariama Bâ que vers 1984, sous la présidence d’Abdou Diouf.

Mais l’outil n’est pas un oracle. Il trouve, il compare, il propose ; il peut aussi se tromper. C’est pourquoi chaque fait doit être contrôlé à la source, comme on vérifie une démonstration ligne après ligne. La rigueur que l’on exige des autres, on la doit d’abord à soi-même.

Vient enfin la sagesse que rappelle le proverbe, comme disait l’autre : toute vérité n’est pas bonne à dire. Entendons-le bien. Il ne commande pas de taire la vérité ; il enseigne à la dire au bon moment, de la bonne manière, et pour le bien de celui qui l’écoute. La vérité qui blesse sans éclairer n’est qu’une arme ; la vérité qui éclaire, même quand elle dérange, est un devoir. La machine peut nous apporter la vérité ; elle ne nous apprendra jamais à la porter. Cela demeure l’affaire de l’homme, de sa conscience et de son tact.

Mariama Bâ avait résolu cette énigme mieux que personne. En 1979, elle a dit des vérités que beaucoup ne voulaient pas entendre, sur la polygamie, sur les castes, sur l’argent dilapidé dans les cérémonies ; mais elle les a dites avec la retenue d’une institutrice : une « main de fer dans un gant de velours », selon le mot d’Annie Coly. Waly Ndour a le droit de dire les siennes : qu’il les dise, lui aussi, de manière à éclairer nos enfants et non à leur retirer un livre. Voilà la leçon que nos élèves doivent retenir : chercher la vérité sans relâche, et la dire avec justesse.

VII. CRITIQUER EN CLASSE, ET NON CONTRE LA CLASSE

Reste la critique de Waly Ndour. Qu’elle entre, elle aussi, à l’école ! Que les professeurs placent son essai à côté du roman et demandent aux élèves : qui a raison ? Qu’ils cherchent dans le texte les incorrections et les incohérences qu’il dénonce, et qu’ils jugent sur pièces. C’est ainsi qu’on forme des esprits libres : ni en sacralisant les livres, ni en les chassant, mais en apprenant à les discuter. Un élève qui a débattu de Mariama Bâ ne sera l’esclave intellectuel de personne, ni d’un ancien colonisateur, ni d’un critique, ni d’un maître.

La question qu’Annie Coly adresse aux inspecteurs est la bonne, et j’y réponds sans hésiter. Une œuvre au programme n’est pas « indéboulonnable » par nature ; elle l’est par mérite. Une si longue lettre a gagné sa place, depuis sa parution il y a quarante-sept ans, auprès des lectrices et des lecteurs, auprès des mères et des pères qui la font lire, comme le rappelle Annie Coly, pour enseigner à leurs enfants « que tout choix a une conséquence ». Le jour où l’on renouvellera les programmes, qu’on ajoute ; qu’on ne retranche pas ce qui nous appartient.

CONCLUSION : LA SENTENCE

Mon verdict tient en une phrase. Annie Coly a raison, parce que l’Afrique, et le Sénégal au premier chef, a besoin de ses écrivains dans ses écoles, et que Mariama Bâ en est une, et des plus grandes. Waly Ndour a eu le mérite de rouvrir le dossier ; il a tort s’il conclut au retrait. On ne prépare pas l’avenir d’un peuple en lui ôtant les livres où il se reconnaît. Encourageons nos écrivains, servons-nous des outils de notre temps pour chercher la vérité, et apprenons à nos enfants à la dire avec justesse.

Ma devise l’affirme depuis 1988 : « Le passé est passé mais dans le présent il ne faut pas se passer du passé ». Mariama Bâ appartient à ce passé dont on ne se passe pas. Apprenons à nos enfants à pêcher dans nos propres eaux : elles sont profondes, elles sont poissonneuses, et elles n’attendent que nos filets.

RÉFÉRENCES

• Annie Coly, « Waly Ndour et Une si longue lettre : la critique face à la sacralité des classiques », Sénégal Njaay, 24 octobre 2026.

• « Désacraliser Une si longue lettre : le plaidoyer sans concession de Waly Ndour », Sénégal Njaay, 22 octobre 2026 (article non signé, compte rendu de l’essai).

• Waly Ndour, Mariama Bâ, quel legs pour la postérité !?, éditions SEGUIMA, 15 octobre 2026.

• Mariama Bâ, Une si longue lettre, Dakar, Les Nouvelles Éditions Africaines, 1979.

• Idrissa Sow Gorkhodio, Le Silence du Pilon, nouvelles, Vélingara, Éditions Aminata Sow Fall ; agrément de l’Inspection générale de l’éducation et de la formation (IGEF) du 19 septembre 2026, avec la note de 23/30, de l’école primaire au lycée.

• Amadou Hampâté Bâ, formule rattachée à son intervention à l’UNESCO, Paris, 1960 ; la formulation exacte varie selon les sources.

• Sources consultées pour la vérification, le 24 octobre 2026 : Sénégal Njaay (articles cités) ; Seneweb, « Les clés du succès de la Maison d’éducation Mariama Bâ » ; Wikipédia, « Mariama Bâ » et « École normale de Rufisque » ; Barry Popik, sur l’origine de la formule d’Amadou Hampâté Bâ.

• Rédaction assistée par l’intelligence artificielle (Claude, Anthropic), sous la direction de l’auteur.

LE RÉVEIL DES ESPRITS

Le réveil des esprits

À nos écrivains, à nos poètes, à nos enseignants

Neuf quatrains d’alexandrins à rimes croisées, avec refrain

Afrique, entends ma voix qui monte de l’exil :

J’ai tenu le tableau, et ma craie s’est usée ;

Mais j’ai gardé ma plume, et ma plume est un fil

Qui relie nos enfants à la terre embrasée.

Ils ont pris nos forêts, notre or et notre sang,

Le coton de nos champs, l’arachide en nos plaines ;

Ils ont saigné nos sols et nos fleuves puissants,

Et rempli leurs vaisseaux du fruit de nos semaines.

Mais le plus grand butin ne prit pas le bateau :

Ce fut notre mémoire, à l’école effacée ;

On nous fit réciter les aïeux d’un drapeau.

Debout, peuple d’Afrique ! Éveille ta pensée !

Un champ que l’on dévaste un jour peut refleurir ;

Mais l’esprit qu’on détourne oublie sa propre histoire,

Il marche dans la nuit sans jamais rien choisir,

Et prend pour vérité ce qu’on lui fit accroire.

Soutenez l’écrivain qui veille sur nos mots,

Achetez ses récits pour vos fils, pour vos filles :

Il garde la mémoire, il apaise nos maux,

Il coud de fil en fil l’honneur de nos familles.

Soutenez le poète, héritier du griot,

Dont la kora rappelle une gloire passée ;

Il chante nos héros, il porte nos flambeaux :

Debout, peuple d’Afrique ! Éveille ta pensée !

Soutenez l’enseignant, ce bâtisseur obscur

Qui donne à chaque enfant la clé de sa demeure ;

Sa craie, sur le tableau, dessine le futur :

Respectez ce veilleur qui ne compte pas l’heure.

Chez Mariama Bâ, la lettre est un combat ;

Le pilon d’Idrissa rompt enfin le silence ;

Chaque page qu’on lit est un pas hors du bât,

Chaque maître estimé, un gage d’espérance.

La Renaissance attend que se lève le jour

Où l’Afrique, à nouveau sur ses pieds, redressée,

Entendra retentir le cri de son tambour :

Debout, peuple d’Afrique ! Éveille ta pensée !

Amadou Diallo

Conflans-Sainte-Honorine, le 24 octobre 2026