Tuer un livre sans jamais l’ouvrir au nom de la vertu, de la pureté, ce n’est pas mon genre. Apparemment, je ne suis pas le seul. Je viens de quitter ma librairie de quartier. Le livre est en réimpression. Le livre a beau soulevé la controverse, il n’est pas moins en demande, au grand bonheur de ses éditeurs. Ma copie m’attendait patiemment.

Si je me réfère à une centaine de publications sur les réseaux, la majorité des gens semblent s’arrêter, au fond, sur la qualité propre du livre. Plusieurs, comme moi, l’ont acheté après les prétendues révélations. Certains professeurs l’ont mis au programme. D’autres ont acheté plusieurs copies pour en faire cadeau. Le vrai sujet, n’est-il pas là? Non pas l’auteur, non pas les enquêteurs, mais ce succès qui persiste malgré les révélations, malgré les polémiques. Un livre qui continue de se vendre, de se lire, de se transmettre après qu’on eut voulu le couler.

Pourquoi lui, et pourquoi maintenant. Je ne suis pas dans le déni, je ne nie pas qu’il existe des similitudes, des petits d’extraits de textes anciens qui ressemblent à d’autres petits extraits de textes anciens. Mais je refuse d’accorder à ces enquêtes, aussi sérieuses se prétendent-elles, l’autorité qu’on voudrait leur prêter.

La Presse n’a pas enquêté sur tous les livres, ni sur toutes les bibliothèques, ni sur les milliers de textes d’opinion publiés depuis vingt ans, corrigés, réécrits, repris par des relecteurs et des éditeurs dont le métier est justement de reformuler, de polir, de faire ressembler une phrase à une autre phrase mieux tournée. La Presse n’a pas non plus tenu compte de ce que d’autres domaines créatifs admettent depuis longtemps, en musique par exemple, où l’on parle de sample, d’emprunt, de citation, d’hommage, sans qu’on y voie chaque fois un vol. Une œuvre littéraire n’est jamais l’émanation pure et solitaire d’un seul cerveau, elle passe par des mains, par des corrections, par des influences qu’on ne cite pas toujours parce qu’on ne les reconnaît pas soi-même. L’impossibilité d’enquêter sur tous rend difficile, pour moi en tout cas, d’accepter le jugement porté sur un seul.

Je ne suis pas le seul à poser la question. Est-ce que le sujet dérange? Est-ce que la migration, comme thème, comme humanité qu’on refuse de voir passer les frontières, dérange davantage qu’on ne le dit? Est-ce que le succès d’un tel livre allait provoquer une prise de conscience sur un enjeu trop grand, trop réel, trop dérangeant pour qu’on le laisse prospérer sans le fragiliser d’une manière ou d’une autre? Je ne prétends pas avoir la réponse. Mais je note la coïncidence, et une coïncidence répétée cesse d’en être une.

Quelqu’un avait-il intérêt à étouffer le message en tuant le messager? Comme un morceau de viande jeté par terre, des vautours, qui se prétendent chiens de garde, se sont jetés dessus. Si on accuse le narrateur de plagiat, qui s’interrogera sur l’empressement de certains médias à s’emparer de l’affaire? Le journalisme aussi à ses impératifs, et une bonne controverse se vend mieux qu’une nuance.

J’espère qu’Orélien écrira d’autres livres. J’espère que des éditeurs auront le courage de le publier encore et encore. Dans ces temps glauques, un peu de littérature et un peu de génie, ce n’est pas de refus. Peut-être que le livre porte quelque chose de plus grand que son auteur, que les idéologies, et que tous ses enquêteurs réunis, quelque chose qui leur survivra, à eux comme à la polémique elle-même.

Ironiquement, le livre commence avec cette phrase dite par son narrateur « Ce jour-là, j’ai ri.. ». Rions de nos dérisoires dérisions. Rions de ces renversements où celui qui accuse finit par ressembler à celui qu’il accusait. Rions surtout de nous-mêmes, nous qui avons failli, un instant, préférer l’indignation sélective à la lecture.

Le livre, lui, ne rit pas. On attend patiemment son retour sur les tables des librairies, réimprimé, discret, sans besoin qu’on le défende puisqu’il se défend seul. La vraie réplique à donner à ceux qui voudraient l’étouffer, ne serait pas celle-là? Et des lecteurs qui reviennent, qui achètent une seconde copie, qui glissent le livre entre les mains d’un ami.

Nous n’avons, au fond, que deux choix. Tomber dans le panneau des vertueux, ou le lire.

Mohamed Lotfi
26 septembre 2026