Il aura suffi de quelques jours pour que le conte de fées littéraire de Thélyson Orélien se transforme en affaire. Son premier roman, C’était ça ou mourir, publié chez Grasset le 19 août 2026, avait été présenté comme l’un des grands événements de la rentrée littéraire. Il a séduit d’emblée la critique et les éditeurs, et une vingtaine de traductions ont été annoncées.
Puis le soupçon est arrivé. Des analyses ont affirmé que le roman présentait des caractéristiques compatibles avec une génération ou une intervention importante de l’intelligence artificielle. Parallèlement, des recherches journalistiques ont fait apparaître d’anciennes accusations de plagiat concernant des chroniques publiées par Orélien au Canada.
L’affaire a pris une dimension institutionnelle lorsque l’Académie Goncourt a annoncé le retrait de C’était ça ou mourir de sa sélection, en invoquant à la fois les plagiats révélés et les analyses convergentes mettant en cause une utilisation massive de l’intelligence artificielle.
Il faut cependant résister à une tentation : celle de transformer immédiatement le soupçon en vérité définitive. Une accusation, même relayée par des journalistes, des chercheurs ou une institution littéraire, n’est pas exactement la même chose qu’un jugement judiciaire. Et l’utilisation d’outils d’intelligence artificielle, son ampleur et son rôle exact dans la fabrication d’un texte constituent une question différente de celle du plagiat proprement dit.
Mais l’affaire pose déjà une question beaucoup plus ancienne que l’intelligence artificielle : à partir de quel moment un écrivain cesse-t-il d’être considéré comme un auteur pour devenir un suspect ? La question n’est pas nouvelle. Elle a un précédent français, africain et particulièrement troublant : celui de Yambo Ouologuem.


En 1968, Ouologuem, écrivain malien encore très jeune, publie Le Devoir de violence. Le roman reçoit le prix Renaudot, une première pour un auteur africain. Mais derrière le succès vient le soupçon.
Des ressemblances avec des œuvres antérieures sont rapidement signalées. Des lecteurs écrivent au Seuil à propos de passages rappelant Maupassant. En 1970, Claude Gallimard alerte le Seuil au sujet de ce qu’il qualifie de « véritable contrefaçon » d’un roman de l’Américain John D. MacDonald. Ouologuem, lui, défend une conception beaucoup plus complexe de son écriture : il parle de « clins d’œil », de références, de guillemets et d’une construction faite de matériaux littéraires empruntés et transformés. Le scandale éclate véritablement en 1972, lorsque le Times Literary Supplement met en évidence une forte proximité entre un passage du roman et un texte de Graham Greene. D’autres rapprochements sont ensuite établis, notamment avec André Schwarz-Bart.
À partir de là, tout s’accélère. Le mot « plagiat » s’impose. Et avec lui, quelque chose de plus violent encore : la réduction d’une œuvre entière à son accusation.
Ouologuem conteste cette lecture. Il affirme notamment que certains passages empruntés avaient été intégrés à son projet littéraire et que des guillemets présents dans son manuscrit avaient été supprimés au cours du travail éditorial. Le manuscrit original n’ayant pas été retrouvé, cette explication ne peut pas être définitivement vérifiée. Ce qui est établi, en revanche, c’est l’existence d’emprunts textuels et l’extrême complexité de leur statut.
Ouologuem ira jusqu’à poursuivre Le Figaro littéraire pour diffamation. Il perdra son procès. Et c’est ici que l’histoire devient vertigineuse. Car pendant près d’un demi-siècle, Le Devoir de violence va rester prisonnier de cette affaire. Ouologuem, lui, sera rejeté à la périphérie de la littérature française, devenant, dans la mémoire collective, presque exclusivement « l’écrivain plagiaire ».
Puis, en 2018, cinquante ans après la publication du roman, Le Seuil réédite Le Devoir de violence. Cette réédition n’annule pas rétroactivement le procès de 1972 et ne démontre pas que les emprunts n’existaient pas. Elle fait quelque chose de plus subtil et, peut-être, de plus important : elle rend à l’œuvre le droit d’être relue.
Les archives du Seuil permettent alors de reprendre l’histoire à partir de documents, de correspondances et de témoignages, et non plus seulement à partir de la légende du scandale. On découvre une affaire beaucoup plus complexe que celle d’un écrivain africain pris en flagrant délit de fraude : une affaire qui implique la conception même de l’écriture, les pratiques éditoriales de l’époque, les relations entre un auteur et son éditeur, les rapports de pouvoir du monde littéraire français et la place réservée — ou refusée — à un écrivain africain dans ce monde.
La réédition de 2018 a ainsi contribué à une véritable réévaluation littéraire d’Ouologuem. Et c’est là que le rapprochement avec l’affaire Orélien devient intéressant. Il ne s’agit évidemment pas de dire que les deux affaires sont identiques. Elles ne le sont pas. Dans un cas, nous sommes en 1968-1972, dans un monde littéraire où les pratiques de citation, d’appropriation et de réécriture sont pensées très différemment. Dans l’autre, nous sommes en 2026, à l’époque de l’intelligence artificielle générative, de la détection algorithmique, des réseaux sociaux et de la circulation instantanée des accusations. Mais quelque chose se ressemble : la vitesse avec laquelle une œuvre peut être remplacée par son procès.
Un écrivain peut passer, en quelques jours, du statut de révélation à celui d’accusé. Le livre disparaît derrière l’affaire. On ne demande plus : « Qu’est-ce que cette œuvre nous dit ? » On demande : « Qui l’a vraiment écrite ? », « À qui appartient cette phrase ? », « Peut-on encore considérer cet homme comme un écrivain ? » Ces questions sont légitimes. Elles doivent même être posées. Mais elles ne devraient pas dispenser de lire.
L’histoire d’Ouologuem nous rappelle en tout cas une chose essentielle : la justice littéraire n’est pas toujours contemporaine de la justice médiatique. Une accusation peut être fondée sur certains faits et néanmoins produire une représentation simplificatrice de l’œuvre. Une œuvre peut contenir des emprunts incontestables et demeurer une œuvre majeure. Un écrivain peut avoir commis une faute sans que cette faute suffise à épuiser son identité littéraire.


Cinquante ans après le scandale, Le Devoir de violence n’a pas été réhabilité parce que l’histoire aurait soudain découvert qu’Ouologuem était innocent de tout emprunt. Il l’a été parce qu’on a enfin recommencé à distinguer l’œuvre de son dossier à charge.
C’est peut-être la véritable leçon de cette vieille affaire. À l’heure où l’intelligence artificielle bouleverse la définition même de l’auteur, où des outils prétendent détecter l’origine d’un texte et où les réseaux sociaux peuvent transformer une accusation en verdict en quelques heures, la question posée par Ouologuem revient avec une force nouvelle : Sommes-nous capables de juger un livre sans condamner trop vite celui qui l’a écrit ? Et surtout : sommes-nous capables, après avoir condamné, de revenir sur notre jugement et de relire ?


C’est peut-être cela, finalement, la véritable histoire de Yambo Ouologuem et de Thélyson Orélien : non pas celle d’écrivains innocents ou coupables, mais celle d’œuvres que le scandale peut presque réussir à empêcher d’être lues.

Abass Fahdel