
Aborder Chants d’amour du gynolâtre de Babacar Ndiaye, c’est pénétrer dans une cathédrale verbale où le poète endosse, avec une ferveur presque inquiète, le manteau du « gynolâtre ». Ce second tome ne se contente pas de reconduire les topoi de l’hommage féminin ; il les bouscule, les incarne et, par moments, les embrase.
1. Du piédestal à la glaise : l’enracinement du désir
La grande force de ce recueil réside dans son refus obstiné de l’abstraction éthérée. Là où la poésie amoureuse classique fige trop souvent l’femme en une icône lointaine et froide, le poète choisit la sève, le sang et la table. L’érotisme ici se conjugue au présent de la matérialité : le corps de l’aimée se fait territoire, patrie, mais il se nourrit aussi des fumets de la cuisine sénégalaise et de la mémoire de ses grandes figures (le Céeb, l’invitation à Penda Mbaye). C’est une poésie de l’appétit où la faim amoureuse et la faim charnelle ne font plus qu’une, rappelant que le désir le plus haut trouve toujours son ancrage dans les profondeurs de la terre et des sens.
2. Polyphonie mémorielle et urgence du souffle
Le recueil déploie une cartographie humaine d’une rare générosité. Des reines wolofs (la Lingeer) aux héroïnes du Sud (les Koldoises), en passant par des figures contemporaines comme Léa Buet ou la douleur intime de l’enfance auprès de la grand-mère (Maam Maguette), le poète tresse une mémoire collective vivante. Chaque texte agit comme un contrepoint rythmique : la rigueur de la versification classique épouse les soubresauts d’une modernité incantatoire. Même la douleur du deuil y trouve une épure poignante, à l’image du diptyque traversé par la faim et le silence de l’absence.
3. L’intelligence critique d’un livre qui se conteste
Enfin, la réussite stylistique de l’ouvrage s’augmente d’un dispositif paratextuel remarquable. La tension instaurée entre la préface lyrique et la postface iconoclaste de Tabara Rianne Niang offre à l’œuvre son véritable miroir critique. En accueillant en son sein le doute sur le « rabâchage » de la figure féminine en poésie, le livre s’auto-analyse, se défend et s’ancre avec audace dans le débat littéraire contemporain.
Babacar Ndiaye signe ici un chant de résistance et de louange qui, par la force de sa langue et l’impudence de sa sincérité, évite les pièges de l’eau de rose pour s’imposer comme un manifeste charnel et vibrant.
Nicole MBALLA

