Le rêve du pêcheur est le cinquième roman de Hemley Boum. Sorti en janvier 2024, ses thématiques, son style d’écriture, sa façon de raconter nous tiennent en haleine et nous interpellent à juste titre. Lors d’une séance de dédicace, elle disait qu’on ne pouvait pas garder pour soi autant d’informations sur ce qui s’est passé, sur ce que nos parents ont vécu. Suivons alors Zack dans son exil. Va-t-il réaliser le rêve du pêcheur ?

Par Carine Nemedeu

1. L’exil est-il la solution à nos problèmes ?

Zack a fui le Cameroun pensant repartir de zéro. Il a eu son baccalauréat, il ne voit aucun avenir pour lui et pourtant il veut faire des études. Cette nouvelle vie serait loin des secrets, des fautes, de sa famille, de ses amis, de son essence. « J’essayais de devenir quelqu’un d’autre mais je ne savais pas qui, ni comment faire ». Faut-il s’exiler pour oublier les souffrances vécues ? Épouser la culture de l’autre au point de se dénier pour se sentir bien ? Zack va essayer des choses pour s’éloigner du Cameroun. Il va se plonger dans ses études et son travail ; Il va découvrir l’art et la littérature négro africaine, de Bob Marley à Aimé Césaire. Il peut à peine parler de Manu Dibango. Il se documente sur la créolité pour paraître cultivé : on lui répond « ces notions à elles toutes seules sont insuffisantes pour dire la complexité du vécu des Noirs à travers les âges et les géographies ». Comment assumer sa culture alors qu’en face ils assument la leur ? Zack sait –il qui il est ? d’où il vient ? Connait-il Campo ? Que sait -il de ses ascendants ? « Mais eux que savent-ils de ma mère ? d’Achille ? de nos voisins de New-Bell ? Ceux dont personne ne s’était hasardé à romancer l’existence ou à conceptualiser la misère ». Ceux qu’il a fui pour un avenir meilleur. Et pourtant « Après vingt ans d’exil, je suis arrivé au bout du bout, au bout de tout. Il est temps de rentrer à la maison » Est-il encore attendu ? de quelle maison parle-t-il ?


2. L’appel de la lignée

Malgré sa fuite en avant, Zack est convaincu d’être protégé « J’ai l’intime conviction que quelqu’un ou quelque chose m’a longtemps protégé de moi-même ». Quel est ce sentiment si fort qui transcende mers et océans ? Peut-être que tous les océans se rejoignent et de ce fait portent les doléances de ceux qui les côtoient. Zack vivait en France depuis des années mais il ne se passait pas un jour où il ne pensait à son ancienne vie à Douala « trop souvent comme une plaie mal cicatrisée ». De « stratégies d’évitement » à n’en plus finir, il tombe sur Julienne et l’épouse. Le passé resurgit. « Quel que soit le danger qu’on fuit et le soulagement de s’en éloigner, chacun mérite de garder quelque part en lui l’espoir d’un retour ». Dans un élan de culpabilité, il va rentrer au Cameroun pour une semaine. Quel choc ! Il a le même prénom que son grand-père, sa julienne celui de sa grand-mère, quelle autre surprise va-t-il découvrir ? Comment se font ces liens invisibles ? Quelle est cette force qui les amène à se retrouver les uns sur le chemin des autres ? « Si quelqu’un ne respecte pas la vie, il doit au moins s’incliner devant la capacité du sang à suivre la veine ». Son arrivée à Campo est l’aboutissement de longues attentes et de réponses de part et d’autre. Finalement il doit beaucoup aux femmes de sa vie : « c’est l’amour inconditionnel des femmes qui te sauve. Souviens-t ’en ! Elles sont les seules à avoir cru en ta survie quand toi-même tu y avais renoncé ».


3. Un roman d’amour

Le rêve du pêcheur est aussi un roman d’amour. L’auteure nous fait vivre différents type d’amour avec une grande subtilité. Nous découvrons une passion amoureuse dévoilée par la tendresse infinie de Zacharias pour son épouse Yalana. La première page du livre nous décrit un couple amoureux et heureux de partager de petits moments à la fois anodins et très intimes. « La remarque comme les caresses faisaient partie des minuscules bonheurs dont il tissait ses réveils ». Cette affection va s’étendre à leurs filles Dorothé et Myriam pour qui Zaccharias va faire des rêves à hauteur de l’amour qu’il a pour elles. « En état de veille ou de sommeil, les siens l’habitaient ». L’amour de Dorothée et du Colonel est d’une grande intensité, et décrit avec finesse « Mon père et ta mère se sont tellement aimés que même la vie s’est sentie obligée de respecter cette affection ». Petit Pa et Nella s’aiment de façon particulière, ils vont apprendre à dompter cet amour. « Il faudrait ne rien avoir vécu pour espérer échapper aux regrets ». Petit Pa et Achille sont des amis de très longue date et leur amour est ancré dans leur enfance. « Malgré nos différences, Achille était mon seul ami ». Cette amitié va-t-elle résister à l’exil ? Qu’en est-il de l’amour du colonel et de Zack ? Ce roman est parsemé de poèmes d’amour, les mots sont des baumes, des pansements, des chuchotements intimes, des inspirations pour se relever. La douceur des mots nous transporte comme le bruit des vagues.

4. Le choc de la modernité

« Le basculement avait commencé comme une aubaine ». Comme tous les pêcheurs, Zaccharias a succombé au charme de la modernité sans se poser des questions. Il voulait le meilleur pour sa famille. On améliorait leur condition de vie, leur condition de travail. De la pêche artisanale à la pêche industrielle où ils se retrouvaient avec des intermédiaires, leur mode de vie a été déstabilisé. Les pêcheurs n’ont pas compris qu’en s’installant, la compagnie d’exploitation leur transférait les risques d’un modèle économique qu’ils ne maîtrisaient pas. « Les dirigeants leur expliquèrent la nécessité d’y adhérer afin de constituer un marché dont ils pourraient contrôler les prix ». Avec les facilités de paiement, Zaccharias s’est acheté une moto, une cuisinière pour Yalana, des poupées pour les filles. Il ne comprenait pas l’inquiétude de sa femme « Il travaillait plus dur qu’il ne l’avait jamais fait pour le confort de sa famille, qu’est-ce qu’il lui fallait de plus » ? Les données changent et ils ne s’en rendent compte qu’une fois pris au piège. Les problèmes surgissent. A l’analyse de leurs difficultés, le couple pensait rembourser les dettes et recommencer leur vie comme avant. Mais non, ils n’ont pas toutes les clés de l’énigme. S’en suivent le vol, la prison, l’humiliation. Zaccharias est pris dans un étau « Combien de fois un homme doit-il faillir avant d’être rendu fou de chagrin et de déshonneur » ? Comment vont -ils survivre à cette descente aux enfers ?