
Pourquoi un écrivain africain doit-il obtenir un visa littéraire à Paris, Londres ou Stockholm pour être enfin lu, célébré et étudié dans son propre pays ? C’est le grand paradoxe qui mine la scène culturelle du continent. Lorsqu’en 2021, le Sénégalais Mohamed Mbougar Sarr a remporté le prestigieux Prix Goncourt en Occident, son nom a instantanément fait le tour de la planète et il est devenu une icône nationale du jour au lendemain, célébré par les plus hautes autorités et acheté en masse par les lecteurs.
À l’inverse, lorsque l’écrivain Fidèle Goulyzia remporte au niveau local le Grand Prix national Bernard Dadié de la littérature lors du Salon International du Livre d’Abidjan, son immense talent reste confiné dans un cercle restreint d’initiés, et son œuvre demeure tragiquement méconnue du grand public africain. Ce face-à-face brutal montre à quel point les distinctions nationales africaines souffrent d’un manque criant de valorisation. L’Afrique néglige ses propres récompenses et délègue à l’Occident le pouvoir exclusif de décider qui sont ses grands hommes et ses grandes femmes de lettres. Le prix littéraire européen ou occidental est devenu le passage obligatoire pour exister chez soi, et il est urgent d’inverser cette tendance pour redonner au continent sa pleine souveraineté culturelle.
Le pouvoir d’un prix littéraire est pourtant incontestable, agissant comme un accélérateur de carrière et un coup de projecteur qui fait sortir un auteur de l’anonymat en un clin d’œil. Malheureusement, pour les écrivains africains, ce tremplin d’envergure se situe presque systématiquement hors des frontières du continent. C’est à travers l’Europe que le public africain découvre souvent la puissance de ses propres auteurs, tandis que les lauréats de nos propres prix nationaux peinent à obtenir la même ferveur populaire. L’exemple du roman Frère d’âme de David Diop est tout aussi édifiant, puisque ses ventes ont littéralement explosé et que l’œuvre a été traduite en plusieurs dizaines de langues après avoir décroché l’International Booker Prize. Même lorsqu’il s’agit de dénicher la relève, les initiatives majeures restent pilotées par l’Occident, à l’image du concours littéraire Voix d’Afriques, co-organisé par des médias français. Si ces récompenses internationales offrent une visibilité salutaire à nos talents, elles soulignent en creux le silence et l’inaction du public et des structures locales face à des génies pourtant couronnés sur place.
Plusieurs facteurs expliquent pourquoi les prix littéraires nationaux et régionaux en Afrique peinent à s’imposer comme des références globales. Le problème est d’abord structurel et financier. Là où des récompenses étrangères proposent des dotations majeures et des campagnes de communication mondiales, les distinctions africaines souffrent d’une détresse financière chronique. Sans argent, un prix ne peut ni attirer les grands éditeurs, ni assurer une promotion digne de ce nom. À cela s’ajoute un problème majeur de distribution, car un livre couronné par un prix local franchit très rarement les frontières des pays voisins. L’absence de circuits de distribution panafricains forts condamne ces récompenses à rester confidentielles. Enfin, il existe un biais culturel tenace à travers le complexe de l’exotisme. Une grande partie du lectorat, des médias et des ministères de la Culture africains manifeste une forme de mépris inconscient envers les productions locales, n’accordant une réelle valeur académique ou commerciale à un ouvrage que lorsqu’il revient validé par un jury occidental.
Cette dépendance absolue envers les jurys parisiens ou londoniens comporte un danger invisible mais dévastateur, qui est le formatage de la création littéraire. Pour espérer capter l’attention d’un comité de lecture basé en Europe, l’écrivain africain peut être inconsciemment poussé à adapter sa plume aux attentes occidentales. On assiste alors à une standardisation des thématiques où, pour plaire à l’extérieur, il faut souvent écrire sur la misère, les guerres civiles, l’immigration clandestine ou le mysticisme exotique. En abandonnant nos instances de consécration, nous abandonnons aussi le droit de décider quelles histoires méritent d’être racontées. Ce sont les critères occidentaux qui définissent ce que doit être une bonne œuvre africaine, étouffant ainsi les récits plus subtils, intimes ou politiques qui parlent d’abord et avant tout aux Africains eux-mêmes.
Ce constat n’est pourtant pas une fatalité, et de récents signaux montrent que le paysage culturel peut changer grâce à des distinctions purement africaines. Des initiatives comme le célèbre Prix Ivoire pour la Littérature Africaine d’Expression Francophone et le Prix MILA du livre francophone, organisé dans le cadre du Meeting International du Livre et des Arts associés à Abidjan, font le choix courageux de valoriser les plumes du continent et de promouvoir la création littéraire contemporaine.
Cependant, ces efforts resteront vains si les gouvernements, les mécènes privés et les citoyens n’investissent pas massivement dans cet écosystème. Financer un prix littéraire local, lui donner une dotation financière attractive et assurer la présence des livres primés dans toutes les librairies et écoles du continent n’est pas un luxe culturel, mais un acte de décolonisation de l’esprit. L’Afrique doit cesser d’être une simple terre de matières premières littéraires que l’Occident transforme et labellise, car il est temps que le continent devienne le premier juge, le premier soutien et le premier célébrant de ses propres génies.
GOULYZIA
