
Nourri dès l’enfance par la magie des textes illustrés et marqué par la figure tutélaire de Victor Hugo, l’écrivain camerounais Aristide Olama conçoit la littérature comme une arme de lucidité et un acte d’engagement. À l’occasion de la sortie de son nouveau roman, Le Jour et l’abîme, il livre un entretien sans détour sur le rôle de l’écrivain, la quête identitaire de la jeunesse africaine et l’urgence de rallumer la flamme de la transmission.
Propos recueillis par Pauline M.N. ONGONO
Aristide OLAMA, vous écrivez depuis l’enfance. Quel rôle les premiers livres qui vous ont été offerts ou achetés ont-ils joué dans la naissance de votre vocation d’écrivain ?
À mon sens, pour un écrivain, il y a deux choses essentielles : l’imagination et la sensibilité, avant de pouvoir donner du sens à ce que l’on écrit, construire une intrigue (dans le cas des romanciers). Autrefois, je pensais exclusivement qu’elles étaient innées. Cela est sans doute vrai, mais je crois aujourd’hui que le vécu, les rencontres, mais surtout la lecture et les livres (et tout ce qui est art de façon générale) peuvent également les cultiver en nous, ou les augmenter. À côté de mes propres expériences sensorielles, émotionnelles, bref personnelles, les livres de l’enfance ont joué un rôle déterminant dans mon désir de devenir écrivain, et je dirai même plus, ils ont influencé (et influencent encore) ma façon d’écrire. Ils ont imprimé en moi le sens et le goût de l’image, faits de moi une sorte de romancier qui peint avec les mots, puisque j’ai commencé par lire des textes illustrés que ma mère m’offrait (Les contes de Charles Perrault ou ceux des frères Grimm). Vous savez, l’image frappe, séduit, touche, avale. On comprend mieux le sens des mots et des choses quand ils sont accompagnés d’images. Et lorsque celles-ci s’effacent, disparaissent, et qu’il ne nous reste plus qu’un amas de mots et de phrases, notre cerveau commence alors à produire ses propres images. C’est là qu’on comprend la magie de la création, la puissance de l’imagination. Si vous contemplez les tableaux des peintres, il y a toujours en eux quelque chose de mystérieux : leurs toiles semblent habitées, animées, bien qu’elles soient figées. Parce que mes premiers livres lus étaient des textes illustrés, je pense qu’ils m’ont permis de rêver et m’évader, de m’inventer des vies, de jouer des rôles, de projeter ma conscience vers des mondes imaginaires ; et plus tard de rêver devenir poète et écrivain (même s’il a fallu pour cela rencontrer Hugo au lycée). En un mot, par les livres que j’ai lus, j’ai goûté aux mots et aux images, à des histoires sensibles portées par des personnages attachants ou profondément humains, et je me suis mis à en produire moi aussi, pour partager le plaisir de mes lectures d’enfant, pour transmettre. Je suis simplement devenu la somme des auteurs que j’ai lus enfant et adolescent, et puis j’y ai ajouté du Aristide Olama… Pour ce qui est des histoires que j’écrivais à ces deux âges, j’en ris beaucoup aujourd’hui, en feuilletant les rares cahiers que j’ai pu conserver. On ne peut vraiment pas se dire écrivain à ce stade de la vie. Être écrivain est bien plus difficile et plus sérieux que ça.
Votre admiration adolescente pour Victor Hugo est aujourd’hui un secret de polichinelle. En quoi cette figure littéraire continue-t-elle d’influencer votre manière d’écrire et votre conception de l’engagement de l’écrivain ?
Après le lycée et mes études de lettres, j’ai bien sûr lu et aimé beaucoup d’autres auteurs : Albert Camus (dont la lecture de L’Étranger fut pour moi un “coup de poing” littéraire), Mongo Beti, André Gide, Henri Troyat, etc. Mais Hugo, c’est comme un premier amour. C’est après avoir lu quelques-uns de ses poèmes en classe de seconde que je me suis dit :”je veux devenir écrivain. Comme Victor Hugo ! ” Et comme lui, j’ai d’abord commencé par écrire des poèmes (si l’on peut nommer ainsi ces gribouillis de textes qu’on produit adolescent). À mes yeux, Hugo représente l’écrivain total, du moins tel que je le conçois. Écrire est pour lui plus qu’un métier : c’est un destin, c’est la vie : sa vie. Et celle-ci est parfois matière de ses écrits tout comme l’Histoire. Être écrivain fait finalement de vous un homme qui interroge et s’interroge; un homme qui voit, qui pense; un cœur qui aime l’humain, une conscience au milieu de votre société et qui marque son temps, ce que j’essaie d’être et de faire à travers mes textes. Avec Hugo, l’écrivain est comme une voix qui crie dans le désert; une voix qui se tait au milieu de la foule pour l’aider à mieux penser, écouter, parler; un phare qui éclaire dans la nuit…. Ce que je tiens donc au final d’Hugo, et qui influence encore ma façon d’écrire, c’est d’abord la haute opinion qu’il a de la littérature et du rôle de l’écrivain, puis son humanisme. Écrire pour moi, c’est exister, vivre, respirer, et je construis mes textes suivant cette logique, en me disant qu’ils peuvent me survivre… Et puis la façon de poser le regard sur le monde, et la variété de tons que cela donne à mes œuvres : tantôt lyrique, tantôt épique, tantôt tragique ou pathétique, j’écris pour l’homme intégral qui peut retrouver dans mes romans tout ce qui fait le suc de la vie : le rire, les larmes, la pitié, la douleur, l’honneur, l’espoir, etc. : les grands sentiments. Et je suis porté par tout ce qui fait la condition humaine et les questionnements qui la traversent, indépendamment des époques, des lieux, des peuples. Et influence d’Hugo toujours (peut-être mieux éclairée par Sartre, Camus ou même Mongo Beti), avant de commencer un texte, après avoir été touché par une scène ou une image, ou frappé par une idée, me viennnent les fameuses questions (sartriennes): pourquoi j’écris (je veux dire ce livre spécifique, à ce moment précis)? pour qui je l’écris ? Quand on écrit, en effet, si on a un peu de génie, on se pose forcément la question de savoir au service de quoi on doit le mettre. Si ce n’est au service de l’humanité, pour une idée qui servirait l’être humain, pour une cause qui nous ferait grandir, progresser, pourquoi écrire ? J’ai entamé avec Les Choses interdites une expérimentation de ce “pourquoi j’écris?” (Dans ce roman précis, par exemple, c’était pour montrer qu’on ne peut ni banaliser le mal, ni le légitimer; ce qui est malheureusement trop souvent le cas dans notre société). Je m’inscris dans cette logique avec Le Jour et l’abîme où d’autres interrogations me hantent. J’espère écrire d’autres livres dans ce sens. Mais, évidemment, tout cela n’exclut pas de prendre plaisir en écrivant, d’écrire pour soi-même, comme Hugo écrivait Les Rayons et les Ombres ou Les Contemplations…
Que représente aujourd’hui l’écriture dans votre équilibre personnel et dans votre rapport au monde ?
À vrai dire, je considère le monde comme une matière littéraire première, et dans l’optique de le transformer en produit artistique fini, mais aussi le transformer au sens propre, c’est-à-dire en faire un espace de vie meilleur. Le monde est donc la matière de mes livres, autant que les sentiments et émotions qu’il m’évoque, les interrogations qu’il suscite en moi. Mais puis-je transformer le monde, humble écrivain que je suis, le moins doué de tous, peut-être ? Comment d’ailleurs le transformer, le monde, face aux forces occultes, à la haine et la violence, aux puissants d’ici-bas ? Trop ambitieux, n’est-ce pas ? Mais qu’importe si je ne le transforme pas, le monde… Savoir poser des questions n’est pas inutile, et transformer les consciences, toucher le cœur du lecteur par le biais d’une histoire n’est pas vain non plus. C’est peut-être là une graine plantée dans une terre fertile qui fera un homme ou une femme qui illuminera demain l’obscurité du monde… Je me vois, en tant qu’écrivain, comme un passeur habité par une force ou une lumière dont je ne suis que l’intermédiaire, le porte-parole. Je ne peux agir directement sur le monde (à moins de devenir plus qu’un écrivain). Je dois déléguer à d’autres ce pouvoir; eux qui peuvent faire, transformer… Pabe Mongo avec qui je parle beaucoup de littérature, de culture, etc. aime souvent à me rappeler que l’écrivain est un prêtre profane (et donc, qu’il peut aussi conduire l’homme vers la divinité), un éveilleur de consciences, un accoucheur de valeurs. Écrire m’aide alors à m’interroger sur ce qui est bon ou pas, ce qu’il faut faire ou pas, etc. avec les moyens de l’art : l’émotion, la sensibilité, l’imagination. Tout cela me rend lucide, éveillé. Autant dire que l’écriture est dans ma vie tantôt comme une lampe, tantôt comme un miroir. Elle me permet de savoir où je vais, d’où je viens, ce qui est important pour moi, et elle me rappelle surtout que j’ai toujurs voulu devenir écrivain et que ce rêve-là ne doit pas mourir. Elle est donc carte et boussole, territoire. À travers elle, j’ai conscience de ma propre finitude, de mes faiblesses, et de la fragilité de notre condition humaine. Je pense à tout ça, j’écris, et puis après, comme tout homme, je prends un verre, je passe du temps avec mes proches… L’écriture ne me soustrait pas à la vie (celle de fils, de parents, d’époux, de citoyen, etc.). Au contraire, elle me jette au plus profond de celle-ci.
Vous comparez votre écriture à une allumette qui éclaire une pièce sombre. Selon vous, la littérature a-t-elle encore le pouvoir de transformer les consciences dans nos sociétés contemporaines ?
En fait, l’idée d’écrire comme on craque une allumette dans une pièce sombre, je la tiens de l’écrivain américain William Faulkner (Vous voyez que je reste porté par la même idée insufflée par Hugo, poursuivie et mûrie par mes différentes rencontres littéraires : pourquoi j’écris?). Faulkner dit précisément ceci : “écrire, c’est comme craquer une allumette au cœur de la nuit au plein milieu d’un bois. Ce que vous comprenez alors, c’est qu’il y a de l’obscurité partout.” Et il conclut son propos en disant que la littérature ne sert pas à mieux voir, mais plutôt à mieux mesurer l’épaisseur de l’ombre. Je trouve tout cela poétique et philosophique, juste et beau, et surtout bien dit. Et c’est là que cette image prend tout son sens, de là aussi que naît la prise de conscience à travers l’art en général, et la littérature en particulier. Dites à un homme que le monde va mal et qu’il y a urgence à agir, vous le ferez peut-être seulement sourire, hocher la tête, et puis il poursuivra son chemin comme un inconnu, un homme sans histoire. Mais, par contre, montrez-lui ce qui déchire le monde, comment cela peut l’affecter lui, dans ce qu’il a de plus intime, voici le même homme qui se sent désormais concerné, interpellé : Et si cela arrivait à ma fille? À ma femme? À quelqu’un que j’aime ? Là, commence la prise de conscience. Tous ceux qui apprécient l’art (musique, cinéma, littérature, etc.) ont souvent changé de regard sur certaines réalités du monde (maladie, guerre, indifférence, etc.) après avoir été confrontés à ces mêmes réalités traitées dans le domaine artistique, par les artistes. Ce n’est pas pour rien que les lecteurs, les vrais, deviennent souvent plus empathiques, plus sensibles, plus humains à force de lire. Ils deviennent souvent plus humbles et tolérants. C’est qu’ils comprennent ce que d’autres ignorent, parce que les livres sont des explorateurs de la vie humaine, ils en révèlent les facettes cachées. Alors, oui. La littérature peut encore transformer les consciences. Mais il lui faut demeurer visible, audible; circuler, aller vers les lecteurs, résister au milieu de tous ces “bruits” qui veulent la faire taire (Et Dieu sait combien notre pays est bruyant et agité quand il s’agit du futile ou de l’accessoire), ou la reléguer au plan de simple distraction (voyons, utilise-t-on le langage juste pour se distraire, sans envisager de construire le sens, de donner du sens, et donc de communiquer et véhiculer un message ? Je ne pense pas).
Les questions « Qui suis-je ? », « Pourquoi suis-je là ? » et « Que dois-je faire ? » traversent votre écriture. Pourquoi ces interrogations vous semblent-elles si essentielles aujourd’hui ?
Simplement parce que nous vivons à une époque du clic, de la vitesse et de l’éphémère où le cerveau, saturé par le bruit et l’image, n’a plus un temps de répit pour lui : pour comprendre, créer, discerner, penser différemment ou autrement. Cela est plus visible encore dans nos pays qui, me semble-t-il, dans leur architecture même, sont conçus comme des réceptacles de philosophies et d’idées qui, pour la plupart, les desservent plus qu’elles ne les servent… Essayons d’y penser. Si on demande à beaucoup de jeunes Africains, qu’est-ce qu’être Africain aujourd’hui, à défaut de bredouiller ou de ne pas avoir de réponse, ils répéteront probablement beaucoup d’idées reçues sur l’Afrique, et très peu de choses émaneront de leurs propres analyses de ce qu’est réellement notre continent… Je veux simplement dire que, penser par d’autres pour nous, ces idées-là nous empêchent d’être autonomes et d’oser, de construire un raisonnement propre qui tienne plus compte de nos réalités, de nos identités, de notre volonté, de nos propres ambitions et aspirations, que de celles venues des autres… Alors, qui suis-je ? Je peux parler français, anglais ou allemand, etc. mais je ne suis pourtant ni Français, ni Anglais, ni Allemand. J’aurais pu ne jamais apprendre ni découvrir ces langues, n’eût été le violent et tragique accident de l’Histoire que fut la colonisation… Et puis allons plus loin. Si on me prend ces langues, que me reste-t-il ? En dehors d’elles, ne puis-je pas exister ? Maintenant que j’ai clairement conscience de ne pas être ces langues européennes que je parle, qu’est-ce que je peux apporter au monde dans ma singularité ? Par-dessus tout, quelles sont mes alternatives aux solutions des autres face aux problèmes du monde ? Je pense que ces interrogations d’inspiration kantienne dans leur formulation, sont humaines dans leur démarche et leur contenu. Moi, Aristide Olama, en tant qu’écrivain camerounais, qui suis-je ? En tant Camerounais et Africain, pourquoi suis-je là ? Que dois-je écrire, dire, faire ? Ce même questionnement peut-être étendu à la médecine, à la recherche, à la politique, etc. afin que tous, dans nos domaines respectifs, nous puissions être utiles à nos pays, à nos peuples, à notre continent, et plus globalement au monde, loin du défaitisme habituel, du fatalisme et du complexe d’infériorité qui semblent être le lot de nos peuples. Et puis le monde bouge. D’autres lui fixent un cap, depuis l’Occident notamment. Et nous alors ?
Dans Le jour et l’abîme, votre nouveau roman, Joseph Alexandre Ze est un homme en quête de lui-même. Dans quelle mesure ce personnage reflète-t-il les questionnements de nombreux Africains contemporains ?
Dans la mesure où il est un être dilué, perdu, et qui finit par ne plus se reconnaître ni se retrouver exactement comme beaucoup d’entre nous. Mais il y a quelque chose de particulier avec Joseph Alexandre Ze. C’est que, cette position d’être dilué n’est ni choisie ni voulue, mais plutôt imposée par ses parents qui, en les abandonnant sa sœur jumelle et lui, en les coupant de leurs origines, font de lui un être qui erre. N’est-ce pas là quelque chose de tragique : vivre comme un orphelin alors même qu’on a un parent encore bien vivant ? Rechercher par soi-même ses origines alors qu’on est issu d’une famille qui pourrait nous les transmettre ? Je pense aussi que comme beaucoup d’Africains, le personnage du roman est à un moment essentiel de sa vie, tout comme notre continent. La jeunesse africaine est une orpheline d’un genre particulier. Voyez-vous, nous vivons sur nos terres sans presque pouvoir accéder à leurs richesses. Nous avons des idées qu’il nous est difficile d’implémenter parce que les systèmes mis en place ne le facilitent pas. Nous ne parlons presque plus les langues de nos pères ou nos mères, et pourtant nos villages sont à quelques kilomètres de nous, et les pères et les mères en question sont pourtant encore bien vivants… Observez une fois encore autour de vous. Vous percevrez comme les gens étouffent, combien leur volonté, leurs désirs, leurs ambitions plient sous le poids du “même”, combien ils apsirent à quelque chose d’autre, de nouveau. Nous vivons en effet une ennuyeuse routine, accompagnée d’un déficit d’inventivité. Non pas que nous en manquions, mais les moyens de permettre son éclosion sont limités. La jeunesse africaine, de ce que j’observe, est alors dos au mur. Elle rêve de grandeur pour son continent, de progrès, etc., mais l’horizon est vicié par des systèmes de pensée, d’éducation, de religion, etc. qui ne rendent pas toujours cela possible. Le type d’études qu’on mène est parfois conçu pour un monde qui n’existe plus, et quand il faut y intégrer le monde moderne, on avance vite, et mal, sans discernement; exposant encore plus nos cultures, effaçant nos identités. Et face à tout cela que faire ? Où aller? Vers qui aller? D’autres partent, quittent le continent pour trouver fortune ailleurs. C’est leur droit le plus absolu. Mais d’autres restent. Pour Joseph Alexandre, le “salut” a commencé lorsqu’il a changé la façon de regarder. Oui, il faut changer la perspective du regard. On commence à trouver des réponses aux questions qu’on se pose, lorsqu’on se pose les bonnes questions, et qu’on est honnête envers soi-même, qu’on se retrousse les manches, qu’on décide de changer, de croire en soi, de lutter ou résister, de travailler…

Ce roman aborde les thèmes du rejet, de la solitude et de la rupture avec les origines. Pourquoi ces réalités vous ont-elles paru importantes à explorer par la fiction ?
À côté de la rupture avec les origines, il y a surtout la rupture de la transmission. Aujourd’hui, de ce que j’observe, la transmission qui me paraît être la plus régulière est celle génétique, c’est-à-dire par le sang. On devient parent (surtout dans notre génération et celle de nos cadets), on met des fils ou des filles au monde, ils/elles ont notre sang, et puis, on croit avoir accompli sa mission : on est prêt pour le paradis, on espère être décoré, ou que sais-je encore. Que non ! Qu’est-ce que dire aujourd’hui : je suis Yebekolo, Mbidambani, Eton, Maka ou plus loin encore Mandingue, Sérère, etc.? Le dire, c’est acter une réalité et actualiser un fait culturel. Alors, culturellement parlant, qu’est-ce être originaire d’un de ses peuples, d’une de ces cultures ? Comment cela se traduit-il dans ma façon de penser, dans mon “être au monde”, dans mon rapport aux autres ? Une fois que vous envisagez de cette façon la question de la transmission, vous comprenez une fois de plus que nous ne sommes pas que nos prénoms et nos noms, encore moins nos diplômes et nos titres, les connaissances emmagasinées durant notre parcours scolaire… Nous sommes plus que cela. Nous sommes d’abord le lien avec des ancêtres par le sang; nous sommes la trace de cultures authentiques, fortes, puissantes, et qui vivent et coulent en nous à travers notre sang. La rupture avec les origines est donc une forme première de rejet qui conduit à la solitude : une solitude existentielle, ontologique, culturelle dont je parle dans le roman. Évoquer tout cela dans la fiction, c’est encore craquer une allumette dans une pièce sombre… pour montrer comment tout cela commence, et vers quoi cela nous conduit. Dans le roman, Joseph Alexandre souffre, erre, s’interroge (comme beaucoup d’entre nous, d’ailleurs). Il a conscience que, ne pas clairement savoir qui il est, hypothèque l’avenir de ses futurs enfants, du coup il ne souhaite pas en avoir… Il sent le besoin d’appartenir à une communauté, à sa communauté, de pouvoir se situer au milieu de gens avec qui il aura d’abord des liens de sang, puis une langue, une culture, des pratiques et des valeurs en partage. Et j’ai voulu mettre en texte tout cela pour permettre au lecteur de voir et sentir comment ça peut affecter une vie, faire basculer un destin dans le vide, dans la haine de soi ou de l’autre, dans la solitude et parfois les ténèbres…
Vous portez un regard critique sur les divisions qui traversent nos familles, nos communautés et nos institutions. Pensez-vous que la littérature puisse contribuer à restaurer le dialogue et la solidarité ? Comment ?
Peut-être ai-je une trop haute opinion de mon art, mais je dis oui, tout de suite. La littérature le peut, mais à sa façon. Dans nos sociétés, nous méconnnaissons encore beaucoup trop le pouvoir de la culture et de l’art, et c’est bien dommage. Pourtant, rappelez-vous. La neige, l’été, le printemps, et des choses semblables. nous les avons d’abord connus par les livres, les bandes dessinées, la musique, le cinéma… Ces réalités étrangères sont entrées en nous par les salles de classes et les livres au programme, puis par la télévision, la publicité, etc. Pourtant, quand nous étions enfants, et que nous allions au village, souvent pendant les grandes vacances, l’on nous racontait des histoires la nuit au coin du feu, avant d’aller nous coucher. C’était la sagesse de Koulou la tortue, par exemple, face à la force brute d’un Ze la panthère. Tout le monde n’a pas voulu devenir Koulou, mais personne n’a jamais renoncé à sa sagesse. En ville, à l’époque où la chaîne nationale émettait à partir de 18h, puis 15h, etc., nous regardions aussi des dessins animés, et sans en comprendre le sens, les images nous fascinaient. Nous reproduisions alors certaines scènes en jouant, mimant les attitudes des personnages, reprenant leurs paroles, etc. Le lien ? L’art a toujours eu un impact sur la sensibilité et l’imaginaire, encore plus sur ceux d’un enfant, et c’est dans ce domaine premier que nous perdons la bataille des symboles, de l’indépendance et l’autonomie. Pourquoi écoutions-nous les histoires de Ze la panthère, Koulou la tortue ? Pourquoi l’espièglerie des uns, la sagesse des autres nous suivaient-elles ? Pourquoi chantions-nous la chanson de “Denver, le dernier dinosaure, celle de “Rahan”, ou reproduisions-nous les tirs de balle de Benjamin de “l’École des champions” ? Pourquoi nous rêvions-nous Sangoku, après avoir regardé Dragon Ball Z ? (Et je ne parle de la mode Otaku dont nos jeunes raffolent aujourd’hui). C’est qu’il y avait des espaces dédiés à ces productions que nous buvions comme du petit lait. Il y avait une discipline, de la régularité (on allait au village toutes les grandes vacances, et on nous transmettait les mêmes valeurs à travers les contes). C’est qu’il y avait des cadres appropriés où l’on pouvait recevoir cette “éducation artistique”, mais aussi idéologique, car oui, dans le cas spécifique des contes, ils étaient bien de “chez nous”, ils portaient nos réalités et disaient comment nous voyions le monde. La littérature peut toujours faire la même chose pourvu que le livre soit accessible, même si la question de l’écriture en nos langues demeure. Dans le fond, quelles réalités la littérature n’aborde-t-elle pas ? Elle est le cœur des grands questionnements, et par la façon dont le monde y représenté, elle va encore plus loin que la réalité elle-même : elle anticipe. Mais j’ai conscience de deux difficultés dans notre environnement littéraire. Elles se situent du côté de le production/création (les qualités éditoriales et même textuelles en terme d’écriture des auteurs peuvent faire défaut à bon nombre de livres) et du côté de la réception (le lectorat ne parvient pas à recevoir le livre faute de l’existence d’une bonne chaîne de distribution, et des pratiques de lecture où la librairie et la bibliothèque – quand elles existent – ne sont pas des lieux privilégiés de consommation du livre; et puis, le problème le plus grave : l’imaginaire tourné vers la production littéraire extérieure; question d’habitude, comme dans presque tous les domaines). Je pense qu’en résolvant ces deux questions principales, la littérature aidera à sa façon à restaurer le dialogue et la solidarité entre nos peuples, dans nos familles. Comment ? J’essaie de le montrer dans Le Jour et l’abîme…
La rencontre entre votre personnage et « l’Ombre » constitue un moment fort du récit. Quelle portée symbolique donnez-vous à cette figure ?
Oui, “L’Ombre”. Moi et mes histoires (rire). D’abord, il faut que je vous dise brièvement comment cette figure m’est venue. J’ai lu L’Apocalypse de Saint Jean il y a bien longtemps. La vision qu’il représentait du Seigneur m’avait alors frappé, fasciné, marqué. En tant qu’écrivain, on sent souvent le potentiel d’une lecture, d’un texte ou d’un événement, comme matière première future d’un futur livre. À l’époque, en 2009 (je devais être en troisième année de lettres), j’avais écrit un poème après ma lecture, précisément un pantoum intitulé “Dieu (Après avoir lu L’Apocalypse de Saint Jean)”. Et je savais que cette lecture qui m’avait séduit et intrigué à la fois par l’abondance de son symbolisme allait me servir pour un livre. Mais lequel ? Je n’écrivais pas encore pour être publié… Plusieurs années après, quand je débute l’écriture du Jour et l’abîme, et que vient ce passage sur le voyage astral, la vision de Saint Jean m’est alors revenue. Mais, dans mon roman, mon personnage n’allait pas à la rencontre de Dieu. Je ne pouvais donc pas représenter la vision, l’expérience de Joseph Alexandre sous les traits exacts de ce que j’avais lu dans L’Apocalypse. Il m’a fallu adapter cela à la vision que j’avais d’un monde “spirituel”, de ce monde où atterrissait mon personnage. Et de là est née la figure de “l’Ombre” par opposition à la lumière. Mais vous remarquerez qu’elle n’est pas ténèbres, elle est une Ombre. Cela signifie une fois encore qu’il y a en elle un mélange de lumière et de nuit, une nuance de ce qu’est la vie, de notre existence. Et c’est là encore que s’éclaire le titre du livre… À côté de “L’Ombre”, il y a aussi la voix. Celle-là est conçue comme une alternative à ce que propose “L’Ombre”. C’était pour moi une façon de dire et de montrer qu’il ne faut pas toujours suivre ce qu’on voit, qu’il faut apprendre à écouter la “petite voix” en nous (celle de la conscience, de la vérité ou peut-être de la divinité). En un mot, “l’Ombre” représente une épreuve initiatique. Cela m’a permis de concevoir le livre sous la forme d’un triangle équilatéral dont les trois côtés sont liés et solidaires (voilà pourquoi le roman est structuré en trois parties). Joseph Alexandre aurait pu se retrouver tout de suite à Nguélémendouka, pour comprendre qui il est, pourquoi son père l’a coupé de son grand-père. Mais, lui qui est descendant d’une famille maka de voyants et de guérisseurs, comment aurait-il pu retrouver sa voie, sans expérience intiatique ? Et puisqu’il était seul, sans personne pour le guider vers sa quête, dans la cohérence avec son origine et son cheminement, il lui fallait une expérince spirituelle qui le rattacherait malgré lui à son ancêtre, et qui faciliterait donc son retour à Nguélémendouka. C’est tout cela “L’Ombre”, aidée par les rites du vieux prêtre d’Ayos… Elle est faite d’humain et d’esprit (d’où sa capacité à prendre des formes humaines, par exemple), elle est faite de lumière et de nuit, de ce qui est en soi et de ce qui est extérieur. Elle est aussi la propre peur du héros, ce qu’il lui faut dépasser, tuer en lui, pour enfin accéder à la vérité : sa vérité…
Vous évoquez la nécessité d’accepter l’autre malgré nos différences. Quel message souhaitez-vous transmettre aux lecteurs sur la question de l’altérité et du vivre-ensemble ?
Un message simple : celui de la tolérance, l’acceptation de soi et de l’autre. La haine de l’autre est parfois le reflet inconscient d’une haine de soi-même. L’autre nous rappelle trop souvent ce qu’on n’est pas, ce qu’on hait, ce qu’on veut taire ou cacher. Dans mon écriture, je suis toujours un peu la logique de Camus pour qui l’écrivain doit s’interdire de juger, mais plutôt essayer de comprendre. Les gens vivent des drames, traversent des tragédies silencieuses qui les abîment, les tranforment, les radicalisent. Quand on décide de les écouter, tout prend soudain sens… Mais qu’on me comprenne. Il ne s’agit pas de tout accepter, mais d’abord de comprendre pour mieux agir; pour agir le plus justement possible. Pour l’altérité et le vivre-ensemble, nous sommes comme des condamnés dans la même prison. Nous aurons beau nous battre, nous insulter, nous sommes condamnés à perpétuité à vivre ensemble là, du moins jusqu’à ce que l’un de nous sorte, parte, ou meurt… En attendant, pourquoi ne pas cohabiter pacifiquement ? On a tant de choses à apprendre les uns des autres, tant de richesses à partager, plus encore dans un continent aussi beau, riche, divers que l’Afrique. En Occident et dans beaucoup de pays hors de notre continent, on parle parfois de l’Afrique comme d’un pays. Sur ce coup, je voudrais bien que nous apprenions, nous-mêmes, à nous penser comme tel. Ainsi, on deviendrait plus forts, plus solidaires, etc. Bref, je voudrais que les lecteurs se rappellent combien notre continent et nos peuples sont déjà assez fragilisés par l’Histoire, l’esclavage, la colonisation, pour en rajouter. Ce serait ajouter le malheur à la nuit alors qu’on pourrait allumer un feu.
Vous affirmez vouloir « apporter votre petite part de feu à l’obscurité du monde ». Quel héritage espérez-vous laisser à travers vos livres ?
J’écoute de la musique. Beaucoup. Parfois quand j’écris, à mes heures perdues, parfois encore pour relaxer. La musique est d’ailleurs très présente dans Le Jour et l’abîme, autant qu’elle l’est dans Les Choses interdites. Parmi les morceaux que j’écoute régulièrement, il y a le bikutsi – je pense à Mbarga Soukouss, par exemple –, le makossa – avec Dina Bell –, des vieux morceaux de Soul, de Blues ou de RnB, avec les Ella Figdzerald, Etta James, Nina Simone, et d’autres. Parfois encore, j’écoute des compositeurs classiques comme Beethoven ou Mozart. Souvent quand je suis transporté par l’un de leurs morceaux je me dis : ”c’est comme ça que je veux écrire, comme ils ont composé leurs chansons.” Et puis me viennent alors des réflexions plus poussées. Personne parmi eux, encore moins parmi les Mongo Beti, les Chinua Achebe, ou les Toni Morrison et autres; personne parmi eux tous ne savait ce que son œuvre deviendrait après lui. Ils ont simplement mis leur génie et leur cœur au service de leur art, puis ils ont vécu. Mais il y a un autre paramètre à prendre en compte : c’est celui des institutions (littéraire, musicale, ou tout simplement artistique) et des sociétés qui les ont conservés dans les mémoires des peuples, des mélomanes ou des lecteurs; qui en ont fait des classiques dans leur domaine. Pour que mes livres puissent être pensés comme un héritage, et que mon nom laisse une trace, il faut, au-delà de mes écrits, qu’une institution les porte, les conserve, les valorise. Il faut pour cela qu’on ait dans notre pays un panthéon des grands hommes, une Académie des Lettres digne de ce nom, une vraie bibliothèque nationale capable de conserver (ou d’aider à produire) des œuvres de grande valeur, celles qu’on aura jugées dignes d’entrer dans le patrimoine culturel national, et qu’on décidera de transmettre aux générations futures comme un précieux héritage, une mémoire sacrée. Mais pour me limiter à l’héritage direct éventuel que peuvent laisser mes livres, je voudrais d’abord qu’ils gardent la trace d’un homme qui a existé, et qui a écrit des livres qui, je l’espère, n’auront pas laissé mon temps, mon pays, mon continent et pourquoi pas le monde indifférents. Ensuite, qu’ils gardent la trace d’un homme qui a cru aux vertus de l’écriture et la littérature, mais aussi en l’humanité; enfin qu’ils disent combien j’ai continué de lutter et espérer, dans les moments de doute où la valeur a été menacée, les symboles piétinés. Et pour ceux qui viennent après nous, qu’ils continuent, par leur questionnement et les histoires qu’ils racontent, d’être l’allumette craquée dans les ténèbres pour éclairer l’obscurité de demain, comme, humblement, je tente d’éclairer celle d’aujourd’hui. Et puis que mes livres demeurent beaux, vivants, vibrants aux yeux des lecteurs de demain !
Quel conseil adresseriez-vous aux jeunes écrivains africains qui souhaitent, comme vous, faire de la littérature un espace de réflexion, d’engagement et d’espérance ?
Je leur dirais simplement ceci : en tant que jeunes écrivains africains, ne faites pas de l’Afrique une périphérie, mais plutôt votre centre. Osez la regarder telle qu’elle est, en vous débarassant des clichés, des idées reçues, des vérités “révélées”, apprises, et au final assimilées, intégrées dans notre quotidien, nos systèmes de croyance et de pensée. Pour reprendre le titre d’un ouvrage de Ngugi wa Thiong’o (Décoloniser l’esprit), il vous faut décoloniser vos esprits, en pensant autrement, de façon autonome. Ayez le courage de tout interroger, pas avec la lunette du diplômé ou du titre (notre continent a besoin de plus que ça), mais plutôt avec celle de l’intellectuel (du vrai), de l’homme de culture. Pensez aussi à donner du sens, toujours, à créer des valeurs, ou tout au moins à les rappeler quand le monde s’en éloigne, ou lorsqu’elles sont menacées. Les valeurs sont le point de repère pour tout être humain. Et les peuples en ont plus que jamais besoin, aujourd’hui, et même les décideurs, et même les politiques. Enfin soyez curieux, audacieux, lisez beaucoup, surtout les bons livres. Lisez ceux qui écrivent de la façon que vous souhaitez écrire, vous. Lisez ceux qui posent des questions que parfois on esquive; ceux qui rêvent autrement de l’Afrique et du monde, et qui ont décidé de sortir de la nuit, des sentiers battus. Et puis, ne vous interdisez pas d’être heureux, de ressentir, d’aimer, d’écrire pour vous-mêmes (même sans publier ou remporter un prix littéraire), de défendre des causes, surtout quand elles sont justes. Les grands sentiments bien écrits font la grande littérature.
