Par Adama Samaké

La sociocritique, l’historicité et l’imaginaire social font l’objet d’une littérature abondante qui leur confère un caractère polysémique et les expose surtout assez souvent à une surdétermination idéologique. En outre, l’usage des deux derniers concepts dans la lecture sociocritique est sujet de nombreuses incompréhensions eu égards à l’évolution sémantique dont ils sont l’objet dans cette science littéraire. D’où la nécessité de préciser leurs contenus sémantiques et de clarifier leur pertinence dans l’approche sociologique (sociohistorique) du fait littéraire.

1/ LA SOCIOCRITIQUE ET SES ECOLES

Il y a trois Ecoles de sociocritique : l’Ecole de Vincennes de Claude Duchet, l’Ecole de Montpellier d’Edmond Cros et l’Ecole de Montréal de Marc Angenot.

Ces trois Ecoles s’accordent pour dire que l’objet de la sociocritique est d’analyser le social inscrit dans le texte littéraire ; social inscrit dans le texte littéraire qu’on appelle, dans le jargon de la sociocritique, la société textuelle, la société du roman (pour ce qui est du roman), le sociotexte ou encore la socialité.

La différence entre la sociocritique et la sociologie de la littérature se trouve fondamentalement à ce niveau : la sociologie de la littérature étudie le texte littéraire en tant que fait social, fait de société. La sociocritique a pour champ d’investigation la société fictive inscrite dans le texte littéraire. C’est donc une analyse socio sémiotique du texte littéraire.

Mais quelle est la différence entre les Ecoles de sociocritique ?

L’Ecole de Vincennes de Claude Duchet soutient que pour mieux appréhender le social inscrit dans le texte, il faut se pencher sur les foyers idéologiques qui médiatisent les relations interpersonnelles et communautaires. En d’autres termes, il faut analyser les faits sociaux, les catégories sociales et les systèmes et valeurs de pensées. Ainsi, le système centralisateur de la lecture sociocritique, selon l’Ecole de Vincennes est l’idéologie, parce que pour elle, c’est l’idéologie qui détermine le fonctionnement d’une société (qu’elle soit fictive ou réelle).

L’Ecole de Montpellier d’Edmond Cros émet quelques réserves sur cette posture. Elle observe que ce sont les institutions qui produisent le discours, et donc l’idéologie. Pour cette raison, elle suggère la nécessité d’étudier, non seulement l’idéologie, mais aussi et surtout les Institutions et le Sujet Culturel qui les crée.

Quand la sociocritique parle d’Institutions, il faut savoir qu’il s’agit de trois Appareils : les Appareils d’Etat (Ex : la présidence, le Senat, la royauté etc.), les Appareils Idéologiques d’Etat (AIE) qui sont les ramifications sociologiques du pouvoir (ex : La famille, l’Ecole, les mass médias, les lieux de cultes etc.), et les Appareils répressifs d’Etat (Ex : la police, la gendarmerie, la justice etc.)

L’Ecole de Montréal part de la problématique du Sujet Culturel et attire l’attention sur le fait que le sujet est dit Culturel parce qu’il fait l’expérience de la langue. Par conséquent, elle affirme que c’est le discours social qu’il faut analyser pour mieux cerner la socialité d’un texte littéraire.

La question qui s’impose à ce niveau est la suivante : pourquoi la sociocritique s’évertue à saisir cette socialité ?

C’est à ce niveau que le concept de l’historicité trouve toute son importance en sociocritique. François Hartog, le créateur de la notion d’historicité, la définit comme le rapport d’un peuple à son temps. Les théories sociohistoriques, la sociocritique singulièrement, disent que toute temporalité est historique. Et donc la problématique de l’historicité ramène au rapport d’un peuple à son Histoire. Autrement dit, la sociocritique n’emploie pas le concept d’historicité dans sens originel que lui confère Hartog.

Il y a donc lieu de savoir comment elle l’exploite.

2/ L’HISTORICITE

Pour les théories sociohistoriques ou sociologiques, il n’y a pas d’imagination ex nihilo, et tout écrivain se situe dans un système de valeurs et de pensées, dans un mouvement historique. C’est pourquoi, elle asserte que l’œuvre littéraire est la résultante d’une conscience historique, parce que l’imagination littéraire est réappropriation de l’histoire. Claude Duchet soutient alors que l’esthétisation, c’est-à-dire la mise en texte est un processus de socialisation.

Toute entreprise de fictionnalisation, toute représentation est un processus de relecture de l’Histoire, du point de vue des théories sociohistoriques. La fictionnalisation est, pour ce faire, nommée historicisation. Eric Bordas dans son article intitulé « De l’historicisation des discours romanesques » affirme à juste titre : « Par historicisation, on entend ici énonciation de l’histoire dans le discours narratif ». Il parle alors d’« une scénographie de référence extra-textuelle ».

Autrement dit le texte littéraire contient des références à « toute une série d’éléments intertextuels et sociohistoriques » qui constituent en sociocritique ce qu’on appelle l’historicité. Pour faire simple, il y a des traces de l’histoire dans un texte littéraire. Quand ces traces sont nombreuses et faciles à percevoir, on parle d’historicité forte. Quand la fictionnalisation est très prononcée, les traces sont infimes. Nous, sociocriticiens, parlons, dans ce contexte, d’historicité faible.

L’objectif de la sociocritique est d’analyser le mode de dissémination de ces traces dans le sociotexte. C’est pourquoi, Régine Robin affirme que « la visée de la sociocritique (…) c’est le statut de l’historicité dans le texte et non le statut historique du texte ».

C’est le lieu de mentionner, pour aller un peu vite, qu’il y a trois types de société qui donnent trois histoires en sociocritique : la société fictive, la société référentielle et la société historique. Exemple : Nous vivons dans une société mondialisante qui a son métabolisme, ses contradictions.

La convocation du concept de l’imaginaire social s’explique évidemment du fait que l’esthétisation est un processus de socialisation.

3/ L’IMAGINAIRE SOCIAL

Le concept d’Imaginaire social est pertinente parce qu’il s’agit dans le texte littéraire d’un social fictif, donc imaginaire qu’on appelle (je le disais tantôt) société fictive. Ainsi s’explique le titre du célèbre article de Regine Robin : « Pour une socio poétique de l’imaginaire social ».

L’imaginaire social n’est donc pas utilisé ici dans son sens originel tel que élaboré par son créateur Cornelius Castoriadis qui part d’une réflexion sur « les significations imaginaires sociétales ».

La seconde raison de la convocation de la notion de l’imaginaire social en sociocritique repose sur la notion de Sujet transindividuel telle que conçue par Lucien Goldmann.

Ainsi, si pour Pierre Popovic, émérite sociocriticien de l’Ecole de Montréal, « l’imaginaire social est ce rêve éveillé que les membres d’une société font à partir de ce qu’ils voient, lisent, entendent et qui leur sert de matériau d’horizon pour tenter d’appréhender d’évaluer et de comprendre ce qu’ils vivent », c’est-à-dire leur réalité, l’écrivain est celui qui a la possibilité de s’élever pour traduire au mieux la quintessence de cette réalité, en d’autres mots la conscience collective.

C’est pourquoi, la sociocritique adosse entièrement le postulat de la sociologie de la littérature formulé par Lucien Goldmann, à savoir que le texte littéraire est une structure significative, une conscience possible et une vision du monde.

4/ LES DEMARCHES

Claude Duchet lors d’une entrevue accordée à Ruth Amossy dans la revue ‘‘Littérature’’ N° 140 (2005) soutient : « La sociocritique, en cherchant la socialité, cherche dans le texte, ce qui force à sortir du texte en restant dans le texte ». La lecture sociocritique consiste alors dans un va et vient constant entre le texte et le hors texte. Il y a, dans ce cas, trois possibilités :

  • la première consiste à étudier la forme et ensuite à montrer la corrélation sociologique pour favoriser l’appréhension de l’idéologie implicite. Cela à l’inconvénient de rendre la dernière partie qui porte sur les enjeux idéologiques, très sociologique.
  • la seconde possibilité réside dans le va et vient constant entre le texte et le hors texte pour permettre une appréhension simultanée de la forme et de la corrélation sociologique.
  • la troisième possibilité est, non seulement de faire le va et vient constant entre texte et hors texte, mais encore à résumer la corrélation sociologique, en dernier ressort, pour une meilleure appréhension de la pertinence idéologique du jeu scriptural.

Par conséquent, l’Ecole de Montréal adossée au Centre de Recherche Interuniversitaire en Sociologie des Textes (CRIST) affirme, dans son manifeste, qu’« en sociocritique, il n’y a pas de séparation entre texte et hors texte ».

Tout ce qui peut favoriser cette lecture idoine et pertinente de l’armature sociale est convoqué. L’Ecole de Montréal asserte par conséquent que « la sociocritique n’est ni une discipline ni une théorie. Elle n’est pas non plus une sociologie, encore moins une méthode. Elle est une perspective. » Aussi est-il aisé de comprendre la formule célèbre du professeur Barthélémy Kotchy : « La sociocritique est une théorie globalisante ».