Par Yinghang Wu

Un livre peut être achevé sur le plan éditorial et rester pourtant presque invisible pour ses lecteurs. Entre le fichier final, la sortie de presse, l’entrée dans un pays, le stockage et la mise en rayon, plusieurs décisions interdépendantes déterminent son prix, sa disponibilité et sa durée de vie commerciale. Le cas sénégalais montre que le principal obstacle n’est pas seulement de publier davantage, mais de relier correctement les maillons de la chaîne.

Une dépendance commerciale qui commence avant l’impression

Selon le rapport 2025 de l’UNESCO sur l’industrie du livre en Afrique, le Sénégal a importé en 2023 environ 7,19 millions de dollars de livres, brochures et imprimés similaires, alors que ses exportations n’atteignaient qu’environ 141 830 dollars. La France était le premier fournisseur. Cet écart ne signifie pas que le pays manque d’auteurs ou d’éditeurs. Il révèle surtout qu’une part importante de l’offre disponible dépend encore de chaînes de production et d’approvisionnement extérieures.

La dépendance apparaît également dans les intrants et les équipements. Les données douanières compilées par la Banque mondiale et l’ONU indiquent qu’en 2023 le Sénégal a importé 24 799 tonnes, pour 13,67 millions de dollars, dans la catégorie HS 480560 de papiers et cartons en rouleaux ou en feuilles. Toute cette matière n’est pas destinée au livre, mais elle confirme le poids des approvisionnements extérieurs. La même année, les importations de pièces de machines d’impression classées HS 844390 ont atteint environ 2,52 millions de dollars. Là encore, la catégorie couvre plusieurs usages ; elle signale néanmoins que la capacité de production locale dépend aussi de pièces, de maintenance et de délais venus d’ailleurs.

Le coût final ne se résume donc jamais au tarif annoncé par l’imprimeur. Il faut intégrer le papier, les encres, les pièces, la préparation technique, le conditionnement, le transport, l’assurance, le dédouanement, le stockage et les pertes. Une petite variation sur un seul poste peut rendre un tirage trop cher pour le lecteur ou insuffisamment rentable pour l’éditeur.

L’exonération fiscale ne supprime pas les coûts logistiques

Le Code général des impôts du Sénégal exonère de TVA les ventes, les importations, les impressions et les compositions de livres, ainsi que les journaux et publications périodiques d’information. Cette mesure est importante : elle évite d’alourdir artificiellement l’accès au savoir. Mais une exonération de TVA ne fait pas disparaître les frais portuaires, les formalités, le transport intérieur, l’immobilisation de trésorerie ni le coût des invendus.

Il est donc dangereux de choisir un pays d’impression uniquement sur la base du prix unitaire. Un tirage moins cher à l’étranger peut devenir plus coûteux une fois livré, surtout si les volumes sont mal calibrés. À l’inverse, une production locale plus chère à l’unité peut offrir des délais plus courts, des réimpressions plus petites et une meilleure capacité d’ajustement. La bonne décision est souvent hybride : premier tirage prudent, réassort planifié et comparaison du coût rendu, pas seulement du coût départ usine.

Le goulot d’étranglement décisif reste la distribution

L’UNESCO estime qu’en 2023 le Sénégal comptait 51 éditeurs actifs, mais seulement une dizaine de librairies, principalement concentrées à Dakar et dans les zones urbaines. Ce déséquilibre explique pourquoi publier ne garantit pas l’accès au marché. Même un bon titre peut rester bloqué dans un entrepôt si les points de vente sont peu nombreux, si les remontées de stock arrivent tard ou si le réassort n’est pas organisé.

Le poids du manuel scolaire accentue cette structure. Selon la même étude, ce segment représenterait près de 80 % du marché sénégalais du livre, tandis que la littérature générale dépasserait rarement 1 000 exemplaires par titre. Les circuits capables de déployer des millions de manuels ne sont pas automatiquement adaptés à des ouvrages littéraires vendus en faibles volumes et sur une période longue.

La rentrée 2025-2026 l’illustre clairement : le ministère de l’Éducation nationale a annoncé la réception et le déploiement de 3 389 838 manuels scolaires, avec la participation de l’Armée et de la Gendarmerie pour leur acheminement. Derrière l’achat public se trouve donc une opération nationale de transport, de stockage et de distribution. Pour la littérature générale, cette capacité doit être reconstruite à une autre échelle, avec des librairies, bibliothèques, écoles, associations, salons et canaux numériques capables de partager l’information sur les stocks.

Passer du tirage unique à une architecture de circulation

La première amélioration consiste à décider du tirage à partir de scénarios de vente réalistes. Un éditeur devrait distinguer au minimum les exemplaires destinés aux librairies, aux bibliothèques, aux événements, au service de presse, aux ventes directes et à la réserve de réimpression. Chaque canal a son délai de paiement, son taux de retour et son besoin de stock.

La deuxième consiste à préparer les données commerciales avant l’arrivée des cartons : ISBN, prix public, résumé, couverture, fiche technique, conditions de remise, contact de réassort et calendrier de disponibilité. L’UNESCO rappelle que le Sénégal ne dispose pas d’une agence ISBN nationale et que la plupart des éditeurs s’adressent à l’AFNIL. Anticiper cette étape évite que des livres physiquement disponibles soient commercialement invisibles.

La troisième amélioration est contractuelle. Le contrat avec l’imprimeur doit préciser les fichiers validés, le papier, la reliure, les tolérances, les épreuves, le contrôle qualité, le calendrier, l’emballage et la responsabilité en cas de défaut. Le contrat avec le distributeur doit, lui, définir les territoires, les remises, les retours, les délais de règlement, les rapports de ventes et le seuil de réassort. Sans ces règles, chaque incident devient une négociation improvisée.

Des politiques publiques à relier aux capacités réelles

Le Sénégal dispose déjà d’instruments utiles. En 2023, le Fonds d’aide à l’édition était doté de 750 millions de francs CFA et pouvait soutenir l’édition, l’achat public de livres, les salons, les bibliothèques, la lecture publique et l’acquisition de matériel. Depuis 2022, une clause permet aussi aux éditeurs locaux de présenter, dans les marchés de manuels scolaires, des offres jusqu’à 15 % supérieures aux normes habituelles sans perdre de points. L’UNESCO note toutefois que les éditeurs interrogés jugent son application complexe.

Le défi n’est donc pas seulement d’ajouter des aides, mais de les faire travailler ensemble : financement de la production, professionnalisation des imprimeries, visibilité des catalogues, achat public transparent, logistique régionale et données de vente. Soutenir un titre sans soutenir son accès aux lecteurs revient à financer un stock.

Mesurer la circulation plutôt que le seul nombre de publications

Le livre africain ne se bloque pas à un endroit unique. Il se bloque lorsque l’impression est décidée sans plan de distribution, lorsque l’importation est calculée sans coût rendu, lorsque les libraires ne voient pas les stocks disponibles ou lorsque le financement ignore le besoin de réassort. La réponse consiste à piloter la chaîne comme un ensemble.

Le bon tableau de bord ne compte donc pas seulement les titres publiés. Il suit le délai de fabrication, le coût rendu, la part du stock réellement distribuée, la couverture géographique, le délai de paiement, le taux de retour et la vitesse de réimpression. C’est à cette condition qu’un livre cesse d’être un objet produit pour devenir une œuvre effectivement lue.